A Tombouctou, la progressive découverte de vieux manuscrits, dont certains
remontent au XIIIe siècle, est en passe de devenir un enjeu historique pour
toute l’Afrique. Plus de 15 000 documents ont déjà été exhumés et
répertoriés sous l’égide de l’Organisation des Nations unies pour
l’éducation, la science et la culture (Unesco) ; 80 000 autres dorment
encore quelque part dans des malles ou au fond des greniers de la ville
mythique (1).
Ces précieux écrits qui firent la gloire de la vallée du fleuve Niger entre
le XIIIe et le XIXe siècle (2),
sont menacés de décomposition et de pillage par des trafiquants.
De rarissimes ouvrages, écrits en langue arabe, parfois en fulani (peul) par
des érudits originaires de l’ancien empire du Mali (3),
transitent par la Suisse, où on les maquille ; puis sont proposés à des
collectionneurs qui se les arrachent. Chef de la mission culturelle de
Tombouctou, M. Ali Ould Sidi ne cache pas son inquiétude :
« Les manuscrits dont sont dépositaires les habitants doivent être
identifiés, protégés, restaurés, sinon Tombouctou se verra dépecée de sa
mémoire écrite. Une mémoire dont on ne soupçonne pas la portée. »
Tombouctou, la « ville sainte », la « mystérieuse », l’« inaccessible »
qui fascina tant d’explorateurs – de l’Ecossais Mungo Park au Français René
Caillié et à l’Allemand Heinrich Barth – est une fabuleuse cité de sable
située au nord-est de l’actuel Mali, aux confins sud de l’immense désert du
Sahara et en retrait sur la rive gauche du fleuve Niger. Fondée vers le
XIe siècle par les Touaregs, la cité s’impose, à partir du XIVe siècle,
comme un centre de commerce capital entre l’ancien Soudan (4)
et le Maghreb. Le sel de Taoudenni, l’or des mines de Buré et les esclaves
du Ghana y transitent. Marchands arabes et perses y côtoient des voyageurs (5)
et des philosophes musulmans animés de l’ardent désir de gagner à la foi
d’Allah les populations locales. C’est l’époque où l’Afrique sahélienne se
partage entre les empires qui se convertissent à l’islam et les autres. Si
celui des Mossis (actuel Burkina Faso) résiste à se donner à la religion de
Mahomet, l’Empire songhaï – qui succède à l’empire du Mali à la fin du
XIVe siècle – y adhère.
Les trois grandes cités de la région (Tombouctou, Gao et Djenné) deviennent
les pôles d’une effervescente civilisation islamo-soudanienne dont la
mémoire reste vivace. Au XVe siècle, Tombouctou ne comptait pas moins de
100 000 habitants (30 000 aujourd’hui), dont 25 000 « étudiants » qui
fréquentaient l’université de Sankoré désormais transformée en mosquée. Les
conférences des oulémas, savants musulmans, étaient retranscrites par des
copistes sur de l’écorce d’arbre, des omoplates de chameaux, de la peau de
mouton, ou du papier en provenance d’Orient puis d’Italie. Au fil des
siècles, un précieux corpus philosophique, juridique et religieux s’est
ainsi constitué.
En outre, tout un savoir didactique – consignant pêle-mêle la course des
planètes, la tonalité des cordes d’un instrument de musique, les cours des
tissus et de la noix de kola – a été conservé dans les moindres recoins des
pages de ces manuscrits nomades. Les caravanes qui transhumaient entre
Agadez (Niger) et Tichit (Mauritanie), en passant par Sokoto (au nord du
Nigeria), transportaient une multitude d’informations destinées à des
marchands éclairés. Pendant près de trois siècles, le commerce et la
connaissance se sont mutuellement enrichis, à dos de chameau, entre des
barres de sel et des sacs de tabac.
Considérés comme une manne scientifique inédite, ces manuscrits mettent à
mal le mythe de l’oralité africaine entretenu par des intellectuels comme
feu Hamadou Hampâté Bâ (6).
Mais quelle valeur scientifique accorder à des documents devenus objets de
spéculation plutôt qu’outils de compréhension du passé ? Comment s’emparer
de ce gisement de connaissances écrites que les injures du temps menacent de
disparition ? Autant de questions qui nourrissent les réflexions
d’universitaires américains (7)
ou des historiens locaux (8).
Ainsi, en plein cœur de Tombouctou, au Centre de documentation et de
recherches Ahmed-Baba (Cedrab), créé par le gouvernement à l’initiative de
l’Unesco en 1970, se joue une grande partie de la conscience historique de
l’Afrique. En choisissant le nom d’Ahmed Baba, érudit né en 1556 qui
enseigna le droit (fatwa), les autorités saluent un
résistant à l’envahisseur marocain (9).
Elles honorent aussi un savant qui exerça une considérable influence sur ses
concitoyens et dont l’orthodoxie de ses enseignements continue de marquer
les esprits.
Le Cedrab a reçu pour mission de répertorier, numériser, protéger et
restaurer les manuscrits trouvés. Le papier est un support fragile : il
craint l’humidité et le feu ; il sèche, se casse, se déchire et finit en
poussière. Les termites en raffolent. Le ministre de la culture, M. Cheik
Omar Sissoko, précise : « A défaut de récupérer la totalité
de ces manuscrits, nous cherchons à encourager la création de fondations
privées permettant de reconstituer rapidement des fonds d’origines
familiales ; c’est le meilleur moyen de responsabiliser les citoyens et en
même temps de protéger ce trésor. »
Car la plupart de ces mystérieux manuscrits appartiennent à des
personnes privées. Pour en connaître le contenu, il suffit de se rapprocher
de familles qui vous accueillent à bras ouverts. Par exemple, M. Ismaël
Diadé Haidara que l’on retrouve devant son ordinateur où il écrit des livres
de philosophie et d’histoire, comme Les Juifs à Tombouctou (10).
Les juifs ont joué un rôle important dans la montée de l’or du Soudan vers
l’Espagne chrétienne. C’est par eux qu’un des pères de la cartographie,
Abraham Cresques (1325-1387), juif des Baléares, dont la famille émigra
d’Afrique du Nord au début du XIIe siècle, eut connaissance de Tombouctou
qui était reliée à l’Afrique du Nord par des chemins dont les ports étaient
habités par des juifs. Léon l’Africain, dès la première moitié du
XVe siècle, mentionne la présence juive dans le royaume de Gao (11)...
Descendant de la dynastie Kati (12),
M. Haidara met un soin méticuleux à expliquer l’histoire de sa fondation,
installée à proximité de la mosquée Jingereber, dans une ancienne demeure
restaurée de Tombouctou : « Tout ce fonds a commencé à se
constituer avec l’exil de mon ancêtre, le Wisigoth islamisé Ali B. Ziyad
Al-Kuti, qui quitta Tolède en 1468 pour venir s’installer à Gambu, en pays
Soninké. Dès lors, la bibliothèque ne cessa de s’enrichir à travers
plusieurs générations de Kati, mes aïeux. Nous avons décidé en 1999 de les
exhumer. » Un compendium du savoir médiéval est représenté dans cette
bibliothèque : traités de bonne gouvernance, textes sur les méfaits du
tabac, précis de pharmacopée... Des ouvrages de droit, de théologie, de
grammaire et de mathématiques sont commentés par des savants de Cordoue, de
Bagdad ou de Djenné. Sur des étagères grillagées, protégées des ravageuses
poussières de sable, des actes juridiques portent sur la vie des juifs et de
renégats chrétiens à Tombouctou, témoignent de l’intense activité
commerciale de l’époque. La vente et l’affranchissement des esclaves, les
cours du sel, des épices, de l’or et des plumes sont l’objet de parchemins
adossés à des correspondances de souverains des deux rives du Sahara,
illustrés d’enluminures en or.
L’ensemble est souligné, expliqué, annoté à la marge ou sur le colophon,
cette dernière page d’un livre ou d’une fin de rouleau de papyrus où le
copiste note son nom et la date à laquelle il a achevé son travail. On y
apprend, au détour d’une enchanteresse manipulation, la survenue de
tremblements de terre ou d’une violente rixe ayant perturbé les écritures.
Grâce à quelques traducteurs contemporains, toute une fresque africaine
remonte à la surface de l’histoire. Il n’existe aucune homogénéité dans ces
textes, et pour cause : si l’écrasante majorité des manuscrits est rédigée
en arabe, chaque copiste s’exprimait en fonction de ses origines (tamashek,
haoussa, peul, mais aussi songhaï, dioula, soninké ou wolof) selon une base
calligraphique commune inspirée du maghribi, sorte d’écriture arabe cursive
qui, par sa forme, permettait d’économiser le papier.
Richesse de l’Afrique précoloniale
La portée de certains documents est évidente, en particulier celle du fameux
Tarikh el-Sudan (Histoire du Soudan) de Mahmoud Kati
(XVe siècle) qui retrace la succession des chefs de Tombouctou. De même, le
Tarikh el-Fetash (Histoire « du chercheur ») d’Abderahmane
Es-Saad (XVIIe siècle), chronique du Soudan médiéval.
La découverte de ces manuscrits donne à l’Afrique subsaharienne le substrat
historique qui lui fut longtemps dénié et dont on commence à saisir
l’importance. Comme un écho aux travaux du grand historien sénégalais Cheikh
Anta Diop (13),
elle souligne la profondeur spirituelle de l’Afrique pré-coloniale. Elle
montre aussi que la richesse de cette région s’est bâtie autour d’une
dynamique commerciale « transtribale » dont l’islam a été le déclencheur, et
les oulémas, par leurs aptitudes à l’enseignement de « masse », les
accoucheurs.
Il en est résulté une sorte de continuum culturel à partir duquel la
dimension mystique s’est consolidée sur des héritages plus ou moins
structurés, jusqu’à l’arrivée des Portugais au XVe siècle. Cheick Dan Fodio
(1754-1817), pour s’être inspiré de ses prédécesseurs, en particulier
d’Ahmed Baba, confirme dans ses Mémoires que, jusqu’à l’arrivée des
Européens, « la pensée africaine cultivait l’amour d’un
islam ouvert sur l’universel qui se distinguait très nettement de celui qui
était observé dans le monde arabo-musulman (14) ».
Constat confirmé au début du XXe siècle (15).
Parviendra-t-on à sauver les précieux manuscrits de Tombouctou ? Pour
préserver ce fabuleux patrimoine, 4,5 millions d’euros sont nécessaires. Une
somme soixante fois inférieure à l’augmentation de capital que vient de
réclamer Disneyland Paris à ses actionnaires pour renflouer son parc
d’attractions...