Dans son dernier livre intitulé « En el barranco del lobo - las guerras
de Marruecos » (dans le ravin du loup - les guerres du Maroc) publié
récemment par les éditions « Alianza Editorial », l¹historienne Maria
Rosa de Madariaga revient sur les événements tragiques qui marquèrent
profondément la mémoire collective des Espagnols tout au long du premier
quart du siècle dernier. D¹entrée de jeu, l¹historienne a choisi son
camp, celui de la lutte anticoloniale, de la paix et de la démocratie.
Elle ne mélange pas les genres, entre rébellions d¹aventuriers tels
Bouhmara ou Raïssouli et la résistance des tribus rifaines à
l¹occupation coloniale, qui, d¹ailleurs, combattirent sans répit ces
deux imposteurs. Ainsi fait-elle une nette distinction entre les prises
d¹otages de civils commises par Raïssouli en tant qu¹actes de
brigandage, et celles opérées par la résistance rifaine qui elles,
constituaient bien des actes de guerre en réponse d¹ailleurs aux prises
d¹otages perpétrées par la « Police indigène ».
Le ravin du loup Le « ravin du loup » se situe à proximité de Mélilia,
sur le territoire des Guelaya où se retrouvent confédérées les cinq
tribus : Mazouza, Bni Sicar, Bni Bou Ifrour, Bni Bougafar et Bni Sidel.
C¹est aussi le nom de la première vraie bataille livrée en 1909 par les
insurgés rifains sous l¹autorité du chérif des Bni Bou Ifrour, Mohamed
Améziane, avec, pour théâtre des opérations, le chantier de construction
de la voie ferrée devant permettre l¹exportation du minerai de fer par
le port de Mélilia. Ce projet qui n¹avait d¹ailleurs pas reçu l¹aval du
sultan, ne jouissait pas non plus de l¹accord des tribus Guelaya qui
menaient sans arrêt leurs assauts jusqu¹à interrompre à plusieurs
reprises le chantier. Ces escarmouches répétées de la guérilla rifaine
qui faisaient à chaque fois des dizaines de victimes, culminèrent près
du « ravin du loup » en bataille rangée avec une armée espagnole forte
de 17.000 hommes, où l¹on ne dénombra pas moins de 2.235 victimes dont
358 morts parmi lesquels un général et de nombreux officiers
d¹état-major. Loin de s¹arrêter, les combats se poursuivirent avec forts
renforts de troupes sur le front du Kert, se soldant à nouveau par 1.538
victimes dans les rangs de l¹armée espagnole dont 414 tués, et ce,
jusqu¹à la mort au combat du Chérif Améziane le 15 mai 1912. Comme le
souligne Maria Rosa de Madariaga « A partir de 1909, le mouvement de
résistance à l¹occupation coloniale prend une nouvelle dimension. Avec
l¹installation des entreprises minières dans le Rif, aux appels
traditionnels au Djihad contre l¹envahisseur chrétien, s¹ajouta celui de
la lutte contre l¹exploitation des richesses minières du pays par les
étrangers. Le mouvement de résistance dirigé par Mohamed Améziane
traduit bien, dès lors, la transition entre le Djihad traditionnel de
défense du territoire et le passage à une nouvelle étape de la lutte
anti-coloniale, même si celle-ci continue de s¹exprimer en tant que
Djihad. Le chérif Mohamed Améziane demeurera présent dans la mémoire des
nouvelles générations comme étant le prédécesseur de Abdelkrim Al
Khattabi. » (page 79). La guerre toujours subie par les pauvres Le livre
qui brosse un tableau sans fard des rivalités entre officiers
supérieurs, montre jusqu¹à quel point les guerres du Maroc imposées par
la bourgeoisie d¹affaires étaient subies presque exclusivement par les
pauvres, les nantis s¹arrangeant toujours pour s¹exonérer de la
conscription moyennant paiement d¹une dîme, le plus légalement du monde.
Le livre passe ensuite au peigne fin les positions des différents partis
politiques face aux guerres du Maroc, y compris les campagnes de
dénonciation organisées à cet effet, et ce, depuis le début du siècle
jusqu¹à la reddition d¹Abdelkrim en 1926. Le caractère impopulaire de
ces guerres apparaît clairement tant au niveau des débats
parlementaires, des articles de presse, des nombreuses désertions parmi
les soldats du contingent (de l¹ordre de 20% des appelés) allant parfois
jusqu¹à la mutinerie. De l¹autre côté, le contraste est frappant avec la
forte motivation des résistants rifains évoluant d¹abord sur un terrain
parfaitement maîtrisé tant au niveau des caprices du relief que de la
localisation des points d¹eau. Et surtout confortés par une large
adhésion des tribus aux mouvements de résistance très vite rejoints par
les forces supplétives enrôlées dans les « Regulares » qui faisaient
faux bond à l¹armée coloniale à la moindre occasion, amenant avec eux
armes, munitions et savoir-faire. En 1924, la disproportion entre les
forces en présence est saisissante. D¹une part une armée forte de plus
de 150.000 hommes, dotée d¹une forte puissance de feu sur Terre et par
Mer et d¹une couverture aérienne, aidée par les forces supplétives
indigènes, certes peu fiables, sans compter l¹appui de l¹artillerie et
l¹aviation françaises sur le flanc Sud. Du côté adverse, 10.000
combattants dispersés sur trois fronts dont un face à l¹armée française,
se faufilant dans la nature à la faveur de l¹évolution de la situation.
Aux uns l¹aviation, l¹artillerie et pour la première fois dans un
conflit armée des tanks si tôt mis hors de combat par la résistance. Aux
autres la sobriété, la ruse, des armes légères, la très forte motivation
faisant le reste. La société rifaine Tournant son projecteur vers le
Sud, le livre dresse plus qu¹une ébauche de l¹histoire du Rif et décrit
à grands traits la réalité historique de la société tribale rifaine au
début du siècle dernier. Pour mieux se situer dans le contexte
historique de l¹intervention coloniale au Maroc, l¹auteur présente
quelques caractéristiques de la société tribale rifaine qui reste encore
largement méconnue. Elle estime que les théories sur la société berbère
exposées par Robert Montagne dans son ouvrage « Les berbères et le
Makhzen dans le sud du Maroc » paru en 1930, ne s¹appliquent pas à la
réalité des populations du Rif. Elle lui préfère les travaux de
l¹anthropologue américain Montgomery Hart et de l¹ancien Contrôleur
Civil dans le Rif Central Blanco Izaga, basés sur la théorie de la « segmentarité »
qui offre l¹avantage d¹éclairer certains aspects fondamentaux en matière
d¹équilibre des pouvoirs dans les relations et les luttes intertribales.
Même si elle reconnaît que ces thèses n¹ont pas la faveur des
spécialistes marocains, elle estime que « tant qu¹il n¹en existe pas
d¹autres plus convaincantes pour comprendre de manière plus rigoureuse
le contexte sociopolitique rifain dans lequel s¹est déroulé
l¹intervention coloniale espagnole, elles constituent à notre avis, un
« bon support anthropologique » pour l¹historien, nous les ferons donc
nôtres ». (page 85) Ainsi, selon Blanco Izaga, la société rifaine
traditionnelle était structurée en plusieurs niveaux, avec de bas en
haut : a) le foyer ou la famille nucléaire (dadart) b) la branche
ascendante qui correspond à la famille au sens large (yaigou) c) le
« groupe familial » (« tarfiqt ») correspondant à la lignée patriarcale
d) la « jemaa » composée de plusieurs tarfiqin e) la fraction ou
association de « jemaa »s voisines f) la tribu (taqbitsh) qui constitue
le niveau supérieur de l¹association des fractions. Ces structures
représente, à partir de la « jemaa » des entités territoriales. La « jemaa »
se réfère à la notion de communauté locale bien déterminée, et constitue
également l¹assemblée ou la réunion des représentants de cette
communauté à laquelle s¹applique le droit coutumier. Alors que la « jemaa »
n¹a pas de leader, le « tarfiqt » est coiffé par un « amghar » désigné
selon un système de rotation parmi les chefs des différentes lignées.
« Dans une société comme la société rifaine, où les luttes
intra-tribales et inter-tribales faisaient partie inhérente du système,
les décisions prises au niveau collectif revêtaient une importance
particulière quand elles avaient trait à la guerre. » (page 89) . Ces
réunions entre adultes d¹une fraction « habilités à défendre leurs
opinions y compris par l¹usage des armes » appelées « agraou » avaient
toute autorité notamment pour déclarer la guerre. « Les « leffs » ou
systèmes d¹alliances de fractions au niveau tribal ou intertribal qui
constituent un élément fondamental de la société tribale rifaine, se
forment dès que se rompent les normes de coexistence, ou que surgit le
risque qu¹un individu ou groupe n¹affirme sa prépondérance menaçant
ainsi l¹équilibre de l¹entité sociale en question. » L¹équilibre pouvait
être rétabli y compris par le recours à l¹alliance avec des fractions de
tribus voisines. Les leffs du Rif s¹apparenteraient davantage à une
série de cercles concentriques « entrelacés » structurant ainsi une
« anarchie organisée ». Cette forme de « siba » que les Rifains
désignaient par le terme « ripublik » comme étant « le gouvernement
tribal basé sur les institutions politico sociales traditionnelles
définies plus haut. » La personnalité d¹Abdelkrim L¹auteur s¹arrête tout
particulièrement sur la personnalité emblématique d¹Abdelkrim, qui
croyait encore, alors qu¹il collaborait de 1907 à 1915 comme chroniqueur
au « Telegrama del Rif » puis cadi à Mélilia, au « bénéfice de l¹aide
européenne et en particulier de l¹Espagne, pour sortir le Maroc de son
arriération en élevant le niveau économique et culturel du pays » (page
356) jusqu¹à devenir le chef incontesté de la résistance armée rifaine.
En 1915, l¹entrée en lice sur la scène internationale de la Turquie
moderne a très vite suscité la sympathie de l¹intelligentsia rifaine
dont Abdelkrim et son père étaient d¹éminents représentants. La
politique coloniale de la carotte (pension pour le père qu¹il finit plus
tard par refuser) et du bâton (emprisonnement du fils en 1915), les
exactions commises par la Police indigène et la Légion et surtout la
politique belliqueuse du Général Sylvestre finirent par convaincre
Abdelkrim de l¹inanité de la thèse d¹une entente amiable dans le cadre
d¹un Protectorat respectant la personnalité rifaine et puisant sa
justification dans la « mise à niveau » du pays. Le livre fourmille de
détails sur les différentes batailles livrées par les partisans à
Abarran, avec la défection de la harka auxiliaire recrutée parmi les
Temsaman qui vint grossir les rangs de la résistance, puis Igueriben,
Anoual, Jbel Aroui. Ouvrant de nouveaux fronts à l¹Ouest dans les
Jebalas et les Ghomaras en direction de Chaouen, les positions de
défense tombent les unes après les autres. Sur la prise de Bni Rzin, le
livre reproduit un témoignage de premier plan avec la publication du
fac-similé (ci-contre) d¹une lettre manuscrite adressée par Abdelkrim à
son compagnon d¹armes Azerkane, provenant des archives du ministère
français des affaires étrangères. Cette lettre non datée, écrite de sa
main en espagnol, langue qu¹il semble maîtriser parfaitement, et qui
porte sa signature, a sans doute été rédigée vers le 20 octobre 1921
alors qu¹il se trouvait à Bni Rzin dans le pays des Ghomaras. Maria Rosa
de Madariaga relève à juste titre qu¹Abdelkrim y utilise le terme
« moros » pour désigner les Marocains, ce terme ne semblant pas avoir à
l¹époque ou du moins chez Abdelkrim, la connotation péjorative qu¹il a
acquise par la suite. Nous reviendrons dans un prochain article sur le
contenu particulièrement riche et dense de cet ouvrage qui démonte la
mécanique mise en ¦uvre par le « parti de la guerre » qui s¹est servi à
deux reprises du tremplin des guerres du Maroc pour soumettre l¹Espagne
à la dictature militaire dont la dernière fut si longue et si meurtrière
pour les peuples d¹Espagne. Voici la traduction du contenu de cette
lettre (pages 378 et 379) : « Bni Rzin » Mon cher Azerkan : Nous nous
portons très bien et nous nous préparons pour une nouvelle attaque plus
importante que la précédente. Tu sais certainement ce que l¹ennemi a
subi au cours de la grande bataille qui s¹est déroulée ici, puisqu¹il a
abandonné sur le terrain un grand nombre de vies humaines et de matériel
de guerre. La position a profité d¹un moment d¹inattention de la Harka
pour recevoir un convoi de vivres après six jours de faim et de soif. Un
avion a bien tenté de lui jeter, durant ces journées noires, quelques
sacs de glace et de pains, mais ils sont tombés en dehors de la
position. Finalement, l¹ennemi fut mis hors de combat et vaincu,
laissant un grand nombre de cadavres entre les mains des moros ainsi que
de nombreux fusils, des munitions, des obus de canon et deux tentes de
campagne. Toute la zone a basculé. Tout ce que je te dis-là est
véridique, car, comme tu le sais, je n¹aime pas l¹exagération. Ecris-moi
et si tu peux te joindre à nous pour quelques jours, ce serait encore
mieux. Ton ami qui t¹apprécie. Signé : M. Abdelkrim »
albayane.ma
source :asays.com