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Lors d’une conférence à la Chambre de Commerce, de
l’industrie et des services à Nador, le 2 septembre 2005, une archéologue
italienne et son homologue marocain ont exposé pour la première fois au
public nadori les résultats de recherches opérées sur le littoral rifain.
En dépit de l’intérêt que suscitent ces investigations- l’Afrique du nord
étant considérée comme une région clé pour les recherches sur l’évolution
humaine-, les travaux archéologiques restent largement conditionnés par
les moyens qui lui sont consacrés. Il est vrai que cette discipline au
Maroc a longtemps été mise entre parenthèse après la décolonisation, avant
d’être réappropriée par les chercheurs marocains.
Le Rif, marqué par un abandon manifeste sous le règne de Hassan II suite
aux émeutes populaires de 1958/1959 et 1984, aurait encore plus été
négligé comme terrain de fouille.
Il reste à espérer que les
résultats récents présentés par l’équipe mixte italiano-marocaine,
stimulent l’implication des collectivités territoriales, à défaut de l’Etat,
dans la préservation du patrimoine préhistorique et historique de la
région rifaine.
L’archéologie au Maroc :
trajectoire d’une discipline
Au Maroc, la recherche archéologique date du début du siècle dernier avec
l’instauration du protectorat franco-espagnol. Le Dahir du 26 novembre
1912 relatif à la conservation des monuments historiques en a constitué le
premier texte de loi. Il obligeait les archéologues à demander
l’autorisation pour entreprendre des fouilles et réglementait leur
exécution, leur surveillance et la propriété des objets à découvrir. Sous
le protectorat, l’antiquité fut la période la plus étudiée et a permis de
découvrir les vestiges de l’empire romain (Volubilis, Lixus, Loukkos …).
Largement orientées, ces recherches ont malheureusement été réalisées au
détriment de traces plus anciennes (proto/pré-historiques) et moins
anciennes (médiévales).
Au lendemain de l’indépendance, l’archéologie a cessé de constituer une
priorité de Recherche, surtout qu’à ce moment le mouvement national
ébauchait l’idée d’une nation marocaine arabo-musulmane reflétée par la
monarchie héritée des Idrissides. Il jetait aux oubliettes son passé
ancien pour faire débuter l’histoire marocaine avec l’avènement de l’Islam
: les berbères, tout comme les bédouins d’Arabie saoudite, apparaissaient
comme les témoins de la période d’ignorance (ou Jahiliya).
L’archéologie faisait alors figure de parent pauvre de l’histoire, mais
continuait malgré tout à être gérée par différents services publics et
ministères (de l’Education Nationale, de l’Information, du Tourisme…). Des
archéologues français en étaient les principaux membres mais des marocains
les ont vite rejoints.
C’est en 1985 qu’un groupe d’archéologues marocains (1) s’est engagé dans
la création de l’Institut National des Sciences de l’Archéologie et du
Patrimoine (INSAP) sous tutelle du Ministère des Affaires culturelles.
L’institution s’est alors présentée comme « un organe d’enseignement, de
formation et de recherche en sciences de l’archéologie et du patrimoine
»(2). Elle compte actuellement des départements et sections divers :
préhistoire, archéologie antique, archéologie islamique, anthropologie.
Le Rif oriental préhistorique, un
terrain d’investigation récent
Les recherches archéologiques dans la région rifaine se sont longtemps
concentrées sur sa partie occidentale, notamment pour y percer les
mystères de Volubilis, la cité antique. L’évolution du contexte
socio-politique a permis depuis quelques années de réaliser des fouilles
sur le versant oriental du Rif, amazighophone. Ces missions archéologiques
s’effectuent notamment dans le cadre d’accords de coopération scientifique
avec les universités européennes.
Préhistoire et proto-histoire du Rif : des traces humaines d’il y a
plus de 100 000 ans
Depuis 1994, sept missions ont été réalisées dans le Rif, dans le cadre
d’un projet «Préhistoire et Protohistoire du Rif Oriental Marocain»,
soutenu financièrement par les allemands et mené par l’Institut
Archéologique Allemand DAI (Deutsches Archäologisches Institut) en
coopération avec l’INSAP. Celui-ci visait un objectif
socio-anthropologique en cherchant à reconstituer la chronologie des
ensembles culturels qui avaient préexisté jusqu'à l'Antiquité.
Une recherche multisite a été réalisée parcourant la diversité physique de
la région (chaîne de montagne du Rif et ses contreforts, côte
méditerranéenne, rivière Moulouya).
Parmi
les sites d’intérêt, sur les 200 terrains d’investigations recensés,
l’équipe d’archéologues a concentré une partie de ses travaux à Ifri n'Ammar,
grotte située au sud-ouest de Nador et fouillée depuis 1997.
Selon les archéologues, le site a du être occupé durant le paléolithique
moyen, il y a probablement 80 000 à 100 000 ans jusqu’à 10 000 ans avant
notre ère.
D’autres résultats dans la région signalent des traces bien plus
anciennes, remontant à l’Acheuléen (3).

Ces fouilles ont en tout cas permis de découvrir des outils en silex, en
os et restes humains datant de la civilisation ibéromaurisienne
(photo) (4) . Les traces de cette civilisation avaient déjà été repérées
en 1994 dans les grottes El Baroud et d'Hassi Ouenzga (Centre ouest de la
Province de Nador) (5). Des recherches ultérieures devraient permettre de
caractériser le génome de l’Ibéromaurusien à partir d’analyses ADN.
Par ailleurs, l’équipe a découvert sur une paroi intérieure d'Ifri n'Ammar
des peintures rupestres qui semblent constituer les plus anciennes
peintures en Afrique du Nord (photo) (6).
Enfin la découverte d’un gobelet campaniforme (caractéristique de l’âge de
bronze) suggère l’existence d’une société mésolithique dans la région.
Ces travaux ont ainsi permis de témoigner de la présence humaine dans le
Rif, à toutes les périodes de la préhistoire jusqu’au néolithique.
Grotte de Tafoghalt : un lieu-témoin de la civilisation
Ibéromaurusienne
La « Grotte des Pigeons » proche du village de Tafoghalt est située
en pays Iznassen et tire son nom des nombreux pigeons qui viennent s’y
nicher. Ce site, découvert en 1908, a été exploré depuis 1951 puis en 1969
par le service marocain de l'archéologie en coopération avec la mission
archéologique française. De récentes recherches y ont été reprises depuis
2003 par une équipe marroco-britannique (coopération Université d'Oxford –
INSAP).
Outre les restes d’animaux et
outils de pierre taillée datant du paléolithique (entre 40.000 et
100.000ans) qu’il a livré, ce site revêt une importance capitale puisqu’on
en a découvert plusieurs restes humains issus de l’occupation
Ibéromaurusienne (intercalée sur ce site entre 21900 ans et 10800 ans
avant J.C.). L’Iberomaurusien serait cousin du Cro-magnon ayant
existé en Europe dans le paléolithique supérieur. Il vivait de chasse et
de cueillette.
Par ailleurs, cette population enterrait ses morts, les archéologues ayant
découvert de nombreuses sépultures d’individus (7). Les récentes fouilles
ont mis à jour des squelettes montrant que des humains auraient été
inhumés avec les cornes d’un animal s’apparentant au mouflon à manchettes
(Ammotragus lervia), un mammifère peuplant encore l’Afrique du Nord et
l’Afrique Subsaharienne.
Ces résultats devraient permettre ainsi d’approfondir les connaissances
des rites funéraires de la culture ibéromaurusienne. Ils laissent aussi
présumer que les populations berbères actuelles auraient pour origine l’Iberomaurusien.
Le littoral rifain marqué par des
empreintes antiques et médiévales
En 2000, l’Italie a soutenu financièrement des recherches dans le Rif dans
le cadre d’une coopération interuniversitaire entre les universités de
Mohammédia et de Cassino et d’un partenariat entre l’université de Cassino
et l’INSAP de Rabat.
L’équipe mixte italiano-marocaine avait pour objectif d’améliorer la
connaissance, la conservation et le patrimoine historique, archéologique
et monumentale des vestiges pré-islamiques (8).
Problématique à l’origine des fouilles
Les chercheurs ont axé leurs recherches sur le territoire qui s’étend de
Melilla à El Hoceima.
Comme point de départ, les archéologues disposaient d’une littérature
relatant, dans le Rif médiéval, l’existence d’un commerce extérieur et
intérieur.
En revanche, les cartes plus anciennes des civilisations méditerranéennes
ne faisaient pas apparaître le Rif en tant que zone d’échanges
économiques. Contrairement au Rif occidental (proche de Tétouan) où l’on
avait identifié des empreintes civilisationnelles cinq siècles avant l’ère
chrétienne, aucune trace humaine sous l’antiquité n’avait été mis en
évidence dans la région de Melilla (Cap des trois fourches, encore appelé
« Grand Cap »).
Les archéologues ont émis l’hypothèse que les romains, phéniciens et
carthaginois traversant la mer avaient fait escale dans cette région entre
Melilla et Tétouan, et y auraient peut-être établi des comptoirs.
Supposant le rythme de la navigation de l’époque trop lent pour leur
permettre d’atteindre Tanger (connue alors sous le nom de l’île Tangéria)
d’un seul tenant, un autre port d’arrêt s’avérait nécessaire.
Ces spéculations ont ainsi initié la mission archéologique
marrocco-italienne. Celle-ci s’est appuyée sur la littérature espagnole et
marocaine qui mentionnaient l’existence d’une société amazighe non
arabisée au XIème siècle, dont on retrouve encore des traces aux alentours
de Temsamane.
Les questions se multiplient alors sur l’origine et l’impact d’un tel
foisonnement économique sur une frange côtière inhabitée située dans une
région montagneuse. Qui a aménagé les petits ports depuis Melilla jusqu’à
Badis afin d’y établir des commerces : les colonies ou la population
locale ? Comment cette ouverture commerciale a t-elle influencé les
autochtones vivant alors essentiellement d’activités agricoles ?
Outre le peu de littérature disponible pour répondre à ces interrogations,
les travaux de fouilles dans la région déjà accidentée, ont été ralentis
avec la construction récente du tronçon de route Nador-El Hoceima et le
séisme qui a frappé le Rif en février 2004. Celui-ci aurait d’ailleurs
détruit des sites renseignant les époques phéniciennes voire antérieures.
Des résultats qui éveillent la curiosité des chercheurs
Sur le littoral, 135 sites archéologiques ont été recensés et rassemblent
plusieurs époques historiques. Certains sites avaient déjà été abordés
dans la littérature arabe avant de retomber dans l’oubli. C’est le cas de
Badis et Ghassassa, anciens pôles économiques reconnus pour l’importance
de leur activité commerciale au Moyen-âge. Un autre site, dont les
produits archéologiques sont semblables à ceux de Badis et Ghassassa, a
récemment été découvert : Boussifour.
En outre, l’existence d’une nécropole à Badis atteste que ce site a
constitué un haut lieu de pèlerinage, relié aux deux autres cités par le «
rebat » (lien en arabe). Une union spirituelle existait donc entre ces
trois lieux (Badis, Boussifour et Ghassassa) avant l’arrivée des arabes,
lesquels s’en seraient inspirés pour bâtir le Royaume de Nekkour.
Sur le demi-cercle formé par ces
trois sites encerclant le littoral, un groupe humain aurait conservé un
mode de vie ancien, hérité de l’empire romain. Des traces témoignent d’une
époque de civilisation dont la vie, axée sur ce demi-cercle à la manière
d’un amphithéâtre, visait à anticiper les événements extérieurs ; la
situation géographique des trois cités permettant d’embrasser le panorama
méditerranéen, par delà les montagnes.
En 2005, des fouilles dans l’oued Nekkour et sa capitale Nekkour ont
permis d’établir des hypothèses sur l’origine de cette unité territoriale
et l’impact dans sa défense contre l’ennemi.
Sur les trois lieux de présences phéniciennes et romaines retrouvées,
aucune influence musulmane d’époques ultérieures n’a été découverte. Même
les poteries retrouvées n’en portent pas d’empreintes.
En revanche, d’autres recherches réalisées dans les hauteurs ont révélé
une présence musulmane suggérée par des poteries découvertes et les traces
d’un mur de 20 m de largeur. Ces poteries auraient-elles été importées à
l’époque de colonisation espagnole ? Qui est venu bâtir ce mur ? La
littérature arabe ne donne aucune indication, et ouvre par conséquent la
voie à de nouvelles recherches.
Perspectives archéologiques dans le Rif
Une carte archéologique de la côte septentrionale du Maroc, actuellement
en cours d’élaboration, devrait constituer un outil dont profiteront les
travaux scientifiques et historiques ultérieurs. De surcroît, elle
pourrait aider les décideurs publics à orienter leurs politiques de
développement et d’aménagement dans l’optique de prévenir la destruction
des sites d’intérêt et aussi d’assurer une meilleure gestion/valorisation
du patrimoine apte à répondre à des enjeux économiques et culturels
régionaux.
Quelques années s’avéreront certes nécessaires pour que la population
puisse comprendre la valeur archéologique des sites identifiés. Néanmoins,
le temps devient relatif si l’on considère globalement l’échelle
temporelle de l’apparition humaine…
(1) Parmi les fondateurs, Naïma El Khatib Bouyibar ; Joudia Hassar
Benslimane ; Abdelaziz Touri.
(2)
http://www.minculture.gov.ma/fr/insap.htm
(3) Il constitue une civilisation du paléolithique inférieur (> 100.000
ans). Les bifaces (permettant d'assommer et de dépecer le gibier)
caractérisent l’outillage de l’époque.
(4) L’Ibéromaurusien (22 000 – 8 000 ans av. J.C) utilisait un outillage
constitué de lames et lamelles à bord abattu , de microlithes géométriques
et d’os d’origines diverses (poinçons, allènes, aiguilles…) Ses pratiques
funéraires assez évoluées sont principalement marquées par l'avulsion
dentaire et l'utilisation de colorants… Certains chercheurs ont émis
l’hypothèse d’une continuité possible de cette civilisation avec les
Atériens (62 000 – 20000 ans av. J.C), quoiqu’une rupture temporelle reste
aussi possible.
(5) Un sépulture féminine datant d’au moins 12500 ans a été découvert.
http://www.didac.ehu.es/antropo/7/7-21/BenNcer.pdf -1994
(6) D’autres ont été trouvées en Afrique du Sud.
(7) Découvert pour la première fois en Algérie, plus de 200 individus ont
été identifiés à ce jour, dont une centaine d’enfants.
(8) Dans cette équipe figurait un chercheur originaire de Nador.
Photos :
http://www.didac.ehu.es/antropo/7/7-21/BenNcer.pdf
http://www.dainst.org/index_588_fr.html
http://soleiloujdi.free.fr/taforalt.htm
Source : Irifien.com |