Vendredi 04 Novembre 2005
CHANSON CHAOUIE : Amirouche La
voix des opprimés
C’est à M’chounèche, un village chaoui, situé à la lisière des
monts des Aurès qu’est né et grandi notre chanteur. Dans ce
village connu pour être un des premiers fiefs du MCA dans la
région, Amirouche s’y est, semble-t-il, replongé comme dans un
bain en portant et en faisant siennes les revendications de
toute la société.
Notre chanteur est, en effet, un militant farouche qui défend sa
culture et sa langue ancestrales. Son engagement à ce titre est
tel qu’il a pu, en si peu de temps, transcender tous ceux qui
l’ont précédé dans cette voie pour répercuter le cri du
mouvement amazigh et dénoncer l’ostracisme inique dont est
victime sa culture.
A tel enseigne que parler aujourd’hui de la chanson engagée dans
les Aurès nous amène inéluctablement à évoquer son nom et
reprendre ses vers tranchants.
Certes, le mérite revient à Dihia qui a ouvert le bal à ce genre
de chansons vers la fin des années 70, mais force est de
reconnaître que Amirouche demeure l’une des figures qui l’ont le
plus propulsé jusqu’à en répandre le message dans tous les
Aurès, une région qui naguère restait insensible au problème
identitaire.
Dans ses galas et autres rencontres avec le public, il ne
cessait de marteler avec force : « depuis que j’ai sucé le lait
de ma mère, j’ai pris le serment d’en défendre la culture et la
langue jusqu’à ce qu’elles recouvrent tous leurs droits. »
Ainsi, les chants de Amirouche ne sont visiblement que des
instruments, dont il fait usage, pour raviver perpétuellement
une douleur et répercuter le cri des opprimés.
Par la force de son verbe et son abnégation à servir une région
que le destin a déchue, il a pu aujourd’hui conquérir le cœur de
milliers d’Auressiens. Mais au-delà de son engagement en faveur
des opprimés, le chanteur est un être d’une extrême sensibilité
répugnant l’indifférence et abhorrant toute neutralité stérile.
C’est ainsi qu’il partage tous les malheurs et toute la détresse
de son peuple en dénonçant, dans ses poèmes, tous ces
responsables qui sont à l’origine de la situation chaotique du
pays.
En les mettant à l’index, Amirouche veut en quelque sorte que
l’Histoire les retienne pour que plus jamais l’on n’ose altérer
le printemps ni chasser le sourire.
Tettfem ajenna ternim tamurt
Vous avez accaparé ciel et terre
S idamen n izawaliyen
Sur l’autel des déshérités
Tesqqurem nnewar di tefsut
Desséchez les fleurs au printemps
Te ??im-asen kis n isennan
En les réduisant en épines
Mais ce qui fait, de surcroît, la force du verbe chez Amirouche,
ce sont ses capacités (dont lui seul connaît le secret) à
moderniser une chanson sans pour autant en altérer l’authentique
rythme chaoui, contrairement à d’autres qui, ce faisant, ont
très vite versé dans des styles étrangers.
Autant il lutte pour la promotion de la culture ancestrale,
autant il pérennise les rythmes authentiques de la chanson
chaouie. Pour lui, un message ne pourrait être assimilé s’il
n’était pas aussi percutant que familier à l’ouïe du public.
Amirouche, tout en restant fidèle à sa thématique, intercède de
temps en temps pour rendre hommage à certaines personnalités qui
furent victimes de l’ingratitude des officiels. Des
personnalités que notre chanteur a voulu déterrer de l’oubli
comme Kateb Yacine, Mâameri, Naziha Hamouda (Fille de Si El
Houass) et Cherif Merzougui, cet autre militant du pinceau à qui
il a rendu, dans l’une de ses belles chansons, un vibrant
hommage.
A Cerif Merzugi !
Ô Sherif Merzougui !
a duma-inu !...
Ô mon frère !...
Nnan ahbib-nwen
Quand il m’ont annoncé
Yedduri s-ddu ucal...
Que l’être cher a été inhumé ...
Ass n 4 di brir, yila wedbir
Le 04 avril, le pigeon a pleuré
Yemha wul Akd ma yella d ahdir
Le cœur, quand bien même un roc, s’est brisée
Amirouche reste donc un être si sensible et si reconnaissant
dans un monde ingrat et dans un pays où la considération n’y va
que vers ces flatteurs sans foi ni loi qui, pour glaner les
faveurs les plus viles, vont même jusqu’à charcuter une chanson
chaouie aux abois. Longtemps boycotté par les médias officiels
notamment la télévision à cause de son verbe, notre chanteur
prit alors le chemin de l’exil en 1998 puisque la chanson
chaouie, pour lui, ne peut s’accommoder de cette thématique
folklorique et fanfaronnade où l’on veut cantonner. Pour
Amirouche, La chanson auressienne, ne peut être que rebelle pour
mériter son nom.
Salim Guettouchi