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Entretien avec Lounès
MATOUB
Lounès MATOUB
est né le 24 janvier 1956 en Kabylie. A 9 ans, il fabriqua sa
première guitare avec un bidon vide. Il publie son premier album en 1978.
Criblé de balles par un gendarme en 1988, enlevé par les islamistes en 1994
et libéré par un gigantesque mouvement populaire, il était le chanteur le
plus populaire de Kabylie. Il a été assassiné le le 25 juin 1998, en
Algérie, dans dans des conditions non élucidées, vraisemblablement par des
milieux proches du pouvoir.
Son œuvre riche de 36 albums traite les thèmes les plus variés : la
revendication berbère, les libertés démocratiques, l'intégrisme, l'amour,
l'exil, la mémoire, l'histoire, la paix, les droits de l'Homme, les
problèmes de l'existence ...
Enfant du peuple je suis, enfant du
peuple je resterai. Certes, comme tout un chacun, j'ai mûri, et la
popularité m'a sans doute fait prendre davantage conscience de mes
responsabilités. Car, plus vous étés connus, plus vous avez des
responsabilités.
Je me dois d'être fidèle à moi-même. C'est que, profondément, mon personnage
est resté le même. J'essaie d'être un homme honnête, peu apte aux
compromissions. Je veux aller jusqu'au bout de moi-même, sans tricherie,
sans concessions. Je sais encore dire non. Alors qu'il y a tant de
béni-oui-oui, qui à force de dire oui, ont perdu leur "non".
Je ne veux pas flouer mes admirateurs en leur promettant des lendemains qui
chantent, en sachant pertinemment que le monde meilleur dont on annonçait
tranquillement la venue s'éloigne de plus en plus. Gagner par une telle voie
ne m'intéresse pas. Je risque de me perdre ou, pis encore, de couler dans la
facilité. Je veux rester tel que je suis, sans verser dans la moindre
concession commerciale. Et pourtant, actuellement, l'artistique est bien
souvent obligé de se plier au veto du commercial. Poète d'indiscipline,
insurgé, je n'ai jamais mis un poil de brosse dans mes poèmes et chansons.
Jamais. Les mots caisse d'épargne et les mots -Email Diamant sont bannis de
mon répertoire. Je suis sans cesse en lutte contre ce qui me paraît mauvais
et détestable. Je me sers de l'amour pour fustiger ce que le monde des
hommes a de laid et d'odieux. Pour me révolter contre la veulerie et la
duperie, dénoncer l'imposture aux mille visages.
Ma poésie est à tout instant une remise en cause, un prétexte à protestation
contre les injustices, les abus, les tabous, etc.
"Tu dois avoir pas mal
d'ennemis ?"
Mes ennemis sont les tyrans, les
oppresseurs quels qu'ils soient, les lâches, les veules, les hypocrites, et
surtout les "parachutés" (.. Je n'aime pas les nouveaux riches plus attachés
à leurs biens, à leurs privilèges, qu'à leur pays. Le soleil se lève tous
les jours pour chaque citoyen(ne). Heureusement qu'il n'est pas importé à
coups de devises, sinon il ne brillerait que pour une classe donnée.
"Quels sont tes rapports
avec les journalistes algériens ?"
Ambigus. Mi-figue mi-raisin. Si on ne
m'accorde pas beaucoup d'entretiens, c'est parce que je refuse toute
concession dans l'_expression de mes opinions. On n'a rien à me reprocher.
Sinon d'avoir un franc -parler. Et de ne pas être un béni oui - oui. Je ne
suis pas l'homme des concessions. Je ne triche pas avec ma nature. Je
m'affirme sans gêne aucune, en parfait dédain des convenances. J'aurais pu
me pousser dans le monde et monnayer ma popularité, voire ma célébrité. Je
ne l'ai jamais fait. Car je ne suis d'aucun pouvoir le dévoué serviteur. A
travers RadioTrottoir interposé, certains journalistes (arabophones surtout)
ont essayé de me présenter sous un éclairage peu flatteur, de me coller une
réputation de raciste, de violent, d'ennemi public n°1, de voyou sans foi ni
loi.
Ils ont fait de moi le familier des prostituées et des truands. Ils ont
inventé, pour me salir, des légendes scabreuses.
Dans les rédactions algériennes, on me discute longuement. J'étonne et
j'inquiète.
Certains journalistes (critiques de variétés) ont de quoi me rendre
circonspect. Pour des raisons qu'on devinera aisément, je me méfie de
certains d'entre eux.
Plusieurs rédacteurs en chef ou directeurs de rédaction coupent cyniquement,
dans des articles, tout ce qui se rapporte (de positif) à moi. A part
quelques articles élogieux (parus après octobre 88, il faut le souligner),
les journalistes algériens de la culturelle m'ont ostensiblement, pour une
raison de censure ou autres, dédaigné, et tout cela à cause de mes audaces
de vocabulaire, la franchise et la précision des images, le caractère même
des réponses et des sujets traités. Ignorant les interdictions, dédaignant
les menaces, j'ai continué de composer et de chanter, quand même, envers et
contre tous. C'est par la suite que j'ai appris que tout honneur est source
de contraintes.
"Que signifie pour toi le
fait de chanter en tamazight ?"
En tant que chanteur, je suis le
représentant d'une vision et d'une _expression personnelle du monde qui
m'entoure et de moi-même. Je ne veux pas mourir pour un héritage que je
n'aurais pas assumé.
Je revendique le fait d'être chez moi dans ma tête et dans mes mots et de
vivre comme je le sens.
C'est la raison pour laquelle j'utilise la langue amazighe pour brasser des
émotions qui n'appartiennent qu'à nous parce que voir le monde à travers des
yeux arabes du fond d'une âme berbère entraîne la mort. Et mon problème est
que depuis l'indépendance, nous avons été honnis, bannis, écrasés, spoliés,
chassés, traqués, arabisés de force au nom d'une idéologie arabo-islamiste
qui est devenue officielle au lendemain de l'indépendance.
Cela dit, pour moi le public auquel je m'adresse possède un inconscient
collectif qu'il s'agit de réveiller. Je veux lui faire retrouver une
identité qu'il pensait avoir perdue. La langue que parle mon peuple,
perfectionnée et enrichie par des siècles d'oppression coloniale et raciste,
offre sur l'Algérie un angle de vision unique.
"Que représente pour toi
la culture amazighe ?"
Qui ne sait rien de son passé ne sait
rien de son avenir. Le but n'est pas, ne peut être, de revenir à un mythique
age d'or du passé. La culture amazighe, c'est une question de civilisation
et l'avenir de notre pays se jouera peut-être dessus. A travers la prise de
conscience de mon identité, j'ai découvert le génocide culturel et le viol
linguistique subis par les miens. J'ai, aussi découvert toute une culture
méprisée, humiliée, déclassée, exclue des deux écrans (le grand et le
petit), interdite de colonne et de séjour.
Un sujet dont on ne parlait qu'à mi-voix. On est dans une situation pire que
celle des Bretons, des Occitans, des Corses, des Kurdes, des Arméniens et
des Indiens.
Impossible que soient toujours vainqueurs les plus corrompus et les plus
honnis par l'histoire ! Et c'est pourquoi nous refusons d'être les nègres
blancs, les indiens, le tiers-monde du pouvoir. Nous refusons d'être
bougnoulisés, quoi ! Il reste fort à faire pour préserver ce pays paisible
et lui épargner les fléaux de la violence et de l'intolérance.
Tout est encore possible, il faut seulement prendre des risques avec sa vie
pour préparer des lendemains meilleurs. Je me défends donc je suis. On veut
tout leur faire oublier, aux imazighen : Leur identité, leur langue, leur
culture.
Ils se trouvent rangés dans une catégorie mineure de citoyens ; pire, ils
n'existent pas en tant que tels, hormis pour le service national et comme
force de travail.
Et quand ce n'est pas un gros bonnet de la nomenklatura locale ou un
officier supérieur de l'ex Sécurité militaire qui leur cherche midi à
quatorze heures alors qu'il est dix heures, c'est un wali qui grignote leurs
terres ancestrales à coups d'édits et de décrets d'utilité publique et sans
indemnisation ou si peu, tellement peu que les indemnisés n'en veulent pas.
A ces représentants du pouvoir, je dénie le droit de débarquer en Kabylie en
conquérants. Je rejette leur tutelle. Ce peuple à qui l'on a volé l'âme
refuse d'être un peuple rampant.
Il refuse aussi de perpétuer l'état colonial dans lequel les pouvoirs en
place ont voulu tenir les deux Kabylie qui n'ont d'intérêt pour eux que
lorsque nos frontières sont menacées. Ils ne nous auront pas. Tu peux leur
dire qu'il ne faudra plus compter sur la jeunesse Amazighe pour aller au
casse-pipe.
"Est-il vrai que MATOUB
est raciste envers les Arabes ?"
Fais-moi pas rire. C'est un jugement
volontairement faux et un brin raciste, mais qui trahit bien le malentendu
qui a toujours existé entre mes détracteurs et moi. Il y a une
incompréhension totale qui me gêne car le public a rarement les données
globales et objectives en main. Tout est politique et nous sommes bien ici
en pleine politique. Je suis responsable de mes actes et la vérité se fait
sur ce que je chante. Comment peut-on être raciste quand on a toute sa vie
souffert du racisme ! J'ai trop souffert du racisme, de leur racisme, pour
accepter à mon tour d'être raciste.
"Quelle est ta véritable
culture ?"
Ma seule véritable culture est celle
que je me suis trouvée en Kabylie puisqu'on sait que "l'oiseau ne chante
bien que dans son arbre généalogique". La vie de mon peuple contient la
somme de l'expérience des hommes. D'où le rapport charnel que j'ai avec ma
terre natale, mes racines. La culture amazighe est, pour chaque Imazighen,
la pierre de touche de son identité.
C'est pourquoi je recrée chaque fois que je chante mon peuple. Je
dépoussière ses histoires, ses contes, j'enrichis ses chants, préserve sa
langue et ses valeurs, parce que tout cela m'a façonné et que si ce n'est
pas moi qui le fais, qui le fera ?
Tout enfant, j'avais fait cette pénible découverte : je n'avais pas le droit
de parler ma langue et de connaître ma culture. Alors que nous étions censés
être libres et indépendants.
La langue maternelle, ça aide à se penser debout. Mon pays, c'est l'ALGERIE.
Mais je suis le citoyen d'une autre patrie : LA CHANSON.
Quant à la langue amazighe, c'est ma langue maternelle, la langue du foetus,
la langue intérieure J'ai la double nationalité car j'ai deux pays : mon
pays et mon pays intérieur.
C'est dans la différence que je trouve mon identité.
Malika MATOUB.
source :
revoltes.free.fr
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DDK 17/11/2006

Une esplanade sera inaugurée aujourd’hui à son nom
Matoub Lounès immortalisé à Lyon

C’est l’association
culturelle berbère Tagmats qui a porté et défendu haut et fort
ce projet d’inscrire cette esplanade dont les travaux viennent à
peine d’être achevés au nom de l’enfant prodige de Taourirt Moussa.
Le nom de Matoub Lounès
scintillera aujourd’hui dans l’une des plus grandes nations du monde :
la France.
Une esplanade portera désormais le nom de notre
poète berbère assassiné par l’intolérance le 25 juin 1998. Une grande
cérémonie est prévue à cet effet dans la ville de
la Chasse-sur-Rhône,
à
20 kilomètres
de Lyon. C’est Jean-Pierre Rioult, maire de cette localité, qui présidera
l’événement en présence des proches du Rebelle, des représentants de la
communauté berbère dans la région ainsi que d’intellectuels. Cette cérémonie
verra l’animation de conférences-débats par Yalla Seddiki (traducteur des
poèmes de Matoub) et de Salima Ait Mohamed, poétesse d’origine kabyle.
Un spectacle artistique est aussi prévu pour la
circonstance. Ce projet, qui signera une fois de plus l’immortalité de
Matoub dans l’Hexagone, a été rendu possible grace à
l’amour et à l’attachement des Berbères de France au combat et à l’œuvre de
ce barde intemporel. C’est l’association culturelle berbère Tagmats qui a
porté et défendu haut et fort ce projet d’inscrire cette
esplanade dont les travaux viennent à peine d’être achevés au nom de
l’enfant prodige de Taourirt Moussa.
L’inauguration se fera sur place à partir de 11
h devant le pôle Petite enfance, situé derrière le Centre social.
L’association culturelle berbère Tagmats, qui est à l’origine de la demande
auprès de la commune et de son maire, élu socialiste, M.Rioult, a lancé un
appel pour être présents en nombre ce jour là.
"Il convient pour l’association d’honorer la
mémoire du Rebelle assassiné le 25 juin 1998 en Kabylie et remercier par la
même occasion cette municipalité qui a fait un grand geste pour la
communauté berbère ainsi que tous ceux qui se reconnaissent dans le combat
de Lounès pour la démocratie, la liberté d’expression et les droits de
l’homme et bien sûr fervent militant de la cause amazighe", indique les
initiateurs du projet. Rappelons que c’est la huitième fois en France que le
nom de Matoub Lounès est donné à un édifice public ou à une rue. Ce geste de
reconnaissance envers Matoub Lounès qui a combattu aux côtés des démocrates
algériens l’intégrisme et, bien avant, lutté contre la dictature du parti
unique, le FLN, gagnerait à être médité en Algérie.
Car, bien qu’il demeure le
chanteur le plus écouté et le plus adulé des jeunes de Kabylie, Matoub est
toujours censuré dans sa propre patrie. Son dernier album sorti en France le
9 septembre 2006 est toujours censuré en Algérie parce qu’il contient des
chansons contre le terrorisme intégriste. Dans le même album, Matoub s’en
prend aussi à certains leaders de l’opposition kabyle qui ont été corrompus
par le pouvoir de l’époque en 1986, en leur attribuant des locaux
commerciaux et des logements dans la ville de Tizi Ouzou et à
la
Nouvelle-Ville. Les chansons de Matoub Lounès, tout comme
Slimane Azem et Cheikh El Hasnaoui, ne passent toujours pas à
la Télévision
algérienne et plus de 50 % de ses chansons sont interdites d’antenne à la
radio kabyle car ayant trait à la politique.
Malgré la dimension internationale atteinte par
Matoub, auquel le quotidien américain le plus prestigieux The New York Times
avait consacré un reportage de deux pages il y a deux ans, une seule place
porte son nom en Algérie. Elle se trouve à l’entré ouest de la ville de Tizi
Ouzou. En attendant que d’autres édifices plus importants soient baptisés en
son nom dans son pays, Matoub Lounès est porté par des millions de Kabyles
dans leur cœur.
Aomar Mohellebi
source:
DDK 17/11/2006 |
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