Rachid Bellil, maître de conférences à l’Inalco, Paris.
[Article publié dans le numéro 24 de la revue
Passerelles, 2002.
Images extraites des sites
Timimoun.net et
Tamazgha.fr]
Les Zénètes du Gourara constituent un groupe humain vivant dans une centaine
d’oasis situées au sud de l’Atlas saharien et au nord du Twat (sud-ouest de
l’Algérie). Ces oasis étaient protégées au nord par les dunes de l’erg
occidental et à l’est par le plateau du Meguiden et du Tadmaït. Vers
l’ouest, les oasis du Gourara étaient liées à celles qui s’étaient
implantées le long de l’oued Saoura et qui étaient peuplées de Zénètes
berbérophones. Les ksour de l’oued Saoura étaient quant à eux liés,
au nord, avec les ksour de l’Atlas saharien (Aïn Sefra) et au-delà
avec la cité de Tlemcen, et à l’ouest avec les ksour berbérophones de
Figuig et du Tafilalt qui se trouvent au Maroc.
La
région du Gourara, qui durant longtemps n’a pas été différenciée du Twat, a
suscité peu de recherches et reste par conséquent largement méconnue.
Pourtant, les informations contenues dans certains ouvrages de géographes et
historiens arabes du Moyen-âge montrent que le passé du Gourara remonte à un
lointain passé. Ces sources nous permettent d’avancer un certain nombre
d’éléments sur le peuplement de cette région ainsi que sur les relations
qu’elle entretenait avec des cités situées au nord du Sahara et dont
certaines étaient le siège de pouvoirs dont l’influence s’exerçait de
manière intermittente sur ces oasis sahariennes ; la motivation essentielle
étant le contrôle du commerce caravanier entre les pays du Nord de l’Afrique
et ceux du bilad al-Sudan, le pays des Noirs.
Le peuplement
Concernant le peuplement, nous savons que plusieurs groupes humains ont
occupé ces oasis.
Les Haratin d’abord, qui seraient les descendants d’une ethnie mentionnée
déjà par Hérodote et appelée par la suite Aethiopes, très probablement issue
des populations noires qui peuplaient le Sahara jusqu’à l’Atlas saharien et
qui se sont progressivement retirées vers le sud en raison du processus de
désertification. Certains de ces groupes seraient restés, occupant les
endroits de plus en plus rares dans lesquels la présence de l’eau permettait
une agriculture d’oasis. Ces Haratin, dont les ancêtres seraient donc les
autochtones des oasis sahariennes, ont vu par la suite les arrivées de
plusieurs autres groupes qui se sont imposés.
Les Gétules d’abord, qui étaient connus à l’époque romaine comme nomadisant
dans le centre de l’Afrique du Nord, ont probablement visité le Twat et le
Gourara, tout comme les Garamantes, plus à l’est, avaient depuis le Fezzan
reconnu le Tassili n Ajjer, l’Ahaggar et certainement des lieux situés plus
au sud. Cette présence des Gétules dans le Sahara remonterait aux débuts de
l’ère chrétienne. À partir du IIIe siècle après J.-C, seraient
arrivés, venant du nord-est de l’Afrique du Nord (sud de la Tunisie actuelle
et de la Cyrénaïque) de petites communautés de Juifs vraisemblablement
accompagnés ou suivis de Berbères judaïsés. Les sources écrites permettent
de localiser cette migration dans plusieurs localités du Twat, la plus
importante étant Tamentit qui fut considérée comme la capitale d’une
« Palestine twatienne », mais nous savons que les chroniques locales et la
tradition orale nous autorisent à repérer les lieux dans lesquels cette
ancienne présence juive est mentionnée dans certains ksour du
Gourara.
Du VIIe au XIe siècles, il apparaît que ce sont les
Zénètes du Maghreb central qui arrivent par petits groupes dans les oasis.
Quatre éléments au moins permettent d’expliquer ces migrations : d’abord, la
poursuite d’un processus de reconnaissance de lieux situés au sud de l’Atlas
saharien dans lequel nomadisaient les Zénètes ; ensuite, la fuite vers le
Sahara, consécutive aux premiers contacts avec les islamisateurs, de
communautés Zénètes judaïsées ; troisièmement, le développement du commerce
caravanier avec le bilad al-Sudan après la fondation de l’imamat
ibadite à Tahert, qui a entraîné les Zénètes à travers le Sahara, et enfin
la probable migration de Zénètes ibadites, de l’Atlas saharien vers le
Twat-Gourara, après la chute de Tahert.
À partir du XIe siècle, le Gourara verra les arrivées de deux
autres groupes : des Berbères de l’Ouest et surtout du Tafîlalt, mais aussi
de régions situées plus au sud, qui traverseront la Saoura pour parvenir à
ces oasis ; un peu plus tard, parviennent les premiers groupes de nomades
arabes qui se contentent au début de faire des va-et-vient entre l’Atlas
saharien et le Gourara avant de s’installer dans le Meguiden. Ces groupes de
nomades arabes étendront progressivement leur domination sur les ksour
situés sur la bordure orientale du Gourara et du Twat. C’est à partir de ce
moment que les premières indications sur ces deux régions sont fournies par
les géographes et historiens arabes dans leur description du Sahara.
Situation politique durant le Moyen âge
Sur le plan des relations avec les cités du Nord, les oasis du Gourara
étaient en contact avec Sijilmassa (Tafilalt) et Tlemcen, mais aussi avec El
Goléa et probablement Ouargla. Certaines sources font état de liens assez
importants avec les grandes familles Zénètes qui détenaient le pouvoir à
Sijilmassa. Par contre, ni les Almoravides, ni les Almohades ne se sont
réellement préoccupés de ces oasis qui ne représentaient alors aucun intérêt
stratégique.
Mais
lorsque les nomades arabes entament leur processus de descente vers le
Tafilalt et le Draâ (régions situées au sud-est du Maroc), ils provoqueront
des troubles qui gêneront la poursuite du commerce caravanier et amèneront
même la chute de Sijilmassa (à la fin du XIVe siècle). Les
commerçants s’orientent alors vers des voies plus orientales qui mettront en
valeur le Twat, ce qui profite à Tlemcen ainsi qu’à l’oasis de Ouargla.
Durant les conflits entre Mérinides et Abd al-Wadides, l’un des émirs de
Tlemcen, Abu Hammu Musa II, trouvera même refuge au Gourara, ce qui atteste
l’existence de liens entre Tlemcen et les oasis situées au sud de l’Atlas
saharien.
Mais ce sont les Saâdiens qui entreprendront la conquête de ces oasis
sahariennes, avec notamment l’expédition du sultan Mulay Mansur dit « al-Dahabi »
(l’aurique) qui cherchait à tout prix à reprendre le monopole de l’or
(et du sel) des pays situés au nord du fleuve Niger. Le saâdien fera la
guerre à la dynastie des Askya qui régnait sur le fleuve Niger (Mali actuel)
plutôt favorable à une réorientation du commerce avec l’Orient et surtout
l’Égypte.
À ce moment, fin du XVIe siècle, les Ottomans se trouvent dans
plusieurs villes de la rive sud de la Méditerranée et se font les champions
de la lutte contre les chrétiens qui, après la chute de l’Andalousie
menacent d’occuper les côtes du Maghreb. Mais si les Ottomans avancent en
direction du Sahara depuis la Libye et l’Est de l’actuelle Algérie (ils
occupent l’oasis de Ouargla), il ne semble pas qu’ils se soient intéressés
aux oasis du Twat-Gourara, bien qu’une source mentionne le fait qu’une
troupe turque soit venue dans le nord du Gourara suite à la demande d’une
assemblée de ksouriens, afin de mettre un terme aux méfaits des nomades
arabes. À partir du XVIIe siècle, les chorfas filaliens (du
Tafilalt) prennent le pouvoir au Maghrib al-Aqsa (Maroc actuel) et mèneront
quelques expéditions vers les oasis sahariennes. Mais à ce moment, le
commerce transsaharien commence à péricliter, les Européens ayant accès par
la mer aux pays de l’Afrique de l’Ouest. De plus, par leurs rezzous
perpétuels, les nomades, contre lesquels les pouvoirs centraux ne peuvent
rien, contribuent à l’appauvrissement des oasis et les sources écrites (en
arabe) signalent que le sultan filalien laissera aux dirigeants de la
confrérie Taybiya le soin d’entretenir les liens avec les lointaines oasis.
La Taybiya s’appuiera sur un réseau de plus en plus dense d’agents religieux
qui depuis la fin du XVIe siècle ont entrepris de s’installer
dans pratiquement tous les ksour du Gourara et du Twat. L’étude de ce
processus montre comment l’influence de ces agents religieux (shurafa
et mrabtin) allait se traduire notamment par une rupture dans les
rapports que les Zénètes entretenaient avec leur passé [1].
Avec la raréfaction des échanges commerciaux entre les grandes cités du nord
de l’Afrique et le pays des Noirs (bilad al-sudan), les oasis du
Gourara tout comme celles du Twat vont connaître un lent repli sur
elles-mêmes et vivre à leur propre rythme. Les communautés oasiennes
connaîtront alors une longue période d’autonomie.
Organisation socio-politique des communautés ksouriennes
La stratification sociale est fortement hiérarchisée et s’appuie sur une
superposition de groupes d’origines différentes. Au sommet de cette
pyramide, nous avons la strate des agents religieux qui comprend deux
groupes nettement différenciés au plan du statut social et de l’autorité.
Les shurafa qui prétendent descendre du Prophète et les mrabtin
qui constituent des lignages rattachés à un ancêtre reconnu par tous comme
wali (saint). Ensuite, la strate des hommes libres (hrar)
composée aussi de deux entités distinctes : les Zénètes berbérophones,
sédentarisés depuis longtemps, fondateurs d’oasis et bâtisseurs de
nombreuses forteresses qui ont évolué pour former les ksour, et les
descendants de nomades arabes qui se sont progressivement sédentarisés eux
aussi. Enfin, la strate des dominés, constituée par deux groupes différents.
Les Haratin qui sont de statut libre mais attachés au travail de la terre,
sans en être propriétaires. L’autre groupe de dominés est constitué par les
esclaves appelés en zénatiyya : ijemjan (sing. ajemj). Ces
derniers sont les descendants des noirs ramenés du bilad al-Sudan et
qui étaient propriété des maîtres roturiers (hrar) et des agents
religieux.
La structure sociale est composée de trois éléments qui s’emboîtaient l’un
dans l’autre : la famille, le lignage et la tribu.
La
famille (taâwa en zénète) constitue la cellule de base plus ou moins
élargie, avec une filiation patrilinéaire. Les familles sont regroupées dans
le lignage (lqum) nettement individualisé dans l’espace par son
habitat qui peut être soit la forteresse isolée (agham) soit le
quartier dans le cas des ksour importants. Le lignage relie les
différentes familles à un ancêtre commun. Le sommet de cette pyramide était
constitué par la tribu (taqbilt) rassemblant plusieurs lignages
établis dans des ksour différents.
Au Gourara, la tribu a évolué au point d’avoir quasiment disparu comme unité
significative. On ne se souvient plus, aussi bien en milieu zénète que
parmi les Arabes, des anciennes grandes tribus qui se répartissaient les
ksour et les aires de pâturage. Ces grands ensembles ont éclaté en une
multitude de lignages dont les traditions orales nous permettent parfois de
reconstituer les migrations et lieux d’installations. Il semble que la
sédentarisation et le repli sur soi des petites unités lignagères aient
provoqué le relâchement de l’identification à des unités plus importantes.
Cette érosion de l’identité tribale a fait que les Gouraris n’ont pas fixé
dans leur mémoire les noms des anciens ensembles tribaux qui (on en verra
quelques exemples plus loin) constituaient parfois des branches détachées
des grandes tribus Zénètes et arabes nomadisant au Nord du Maghreb.
Deux facteurs semblent avoir contribué à cet éclatement des ensembles
tribaux homogènes. Tout d’abord, la question essentielle au Gourara de
l’appropriation du maximum d’espace qui se matérialise par l’édification des
habitats fortifiés. L’identification des propriétaires de ces forteresses
permet de se représenter la projection dans l’espace des anciens ensembles
tribaux. Ensuite, en raison du phénomène d’ensablement des jardins et
foggara, de l’épuisement de la nappe et des rezzous qui
entraînaient destruction et disparition de lignages entiers, les groupes
migrent pour s’installer auprès de communautés plus puissantes ou dans
d’autres régions. Ainsi, le rapport au territoire, qui conditionne la
possibilité de survie, semble avoir primé sur le maintien d’une identité
tribale. Les récits portant sur le passé des lignages constituent des
reconstructions qui font parfois remonter plusieurs lignages jusqu’à un
ancêtre commun ou à une tribu dont on a perdu le souvenir pour n’en
conserver que le nom. L’essentiel réside dans l’affirmation d’une solidarité
entre ksouriens résidant dans un même espace et unis par la résistance aux
dangers communs : les nomades et les partisans du soff adverse. Pour
ces raisons, la structure la plus active reste le lignage qui se confondait
avec une unité résidentielle matérialisée dans l’espace par l’agham,
les jardins et la (ou les) foggara. Cette structure lignagère est
présente aussi bien chez les Zénètes que chez les Arabes, mais aussi parmi
les groupes à statut religieux, surtout les mrabtin. Dans la majorité
des ksour, on note la présence de deux ou trois lignages. Seules les
grandes cités comme Timimoun, At Sâïd, Charwin et d’autres, se présentent
comme des communautés complexes dans lesquelles cohabitent plusieurs
lignages de statuts différents. Notons encore que cette structure lignagère
n’est perceptible qu’aux membres du ksar, pour les étrangers de
passage, c’est l’ensemble de la communauté du ksar qui apparaît comme
une cellule fondamentale.
L’établissement humain est adapté à l’environnement naturel. Au Gourara deux
types d’habitats se présentent. Dans les espaces envahis par les dunes de
l’erg occidental, c’est-à-dire le Tinerkouk, le Swani et le Taghuzi, les
groupes humains se réduisent à la famille et sont dispersés autour de leurs
jardins. Ces derniers correspondent à la culture en entonnoirs : on déblaie
le sable, sur un rayon allant de cinq à dix mètres, jusqu’à ce que l’on
atteigne le sol et, à partir de là, on creuse un puits. L’eau n’est en
général pas très loin et l’irrigation se fait par le biais du puits à
balancier. On cultive donc à l’intérieur de la dépression. Les familles
construisent une ou deux pièces en dur et parfois, il n’y a que des huttes
(zeriba). Partout, les lignages ont construit en dur un habitat
fortifié appelé agham en zénète (pi. ighamawen) et gasba
en arabe. Cet habitat fortifié sert de grenier pour le stockage des
biens alimentaires (céréales, dattes) et de lieu de refuge en cas
d’agression extérieure. L’autre type d’habitat que l’on rencontre est connu
sous le terme de ksar. Dans ce cas, l’espace cultivé (la palmeraie)
est distinct de l’espace habité. Certains ksour du Gourara peuvent
être considérés comme de véritables cités en raison de la densité de
l’habitat et de l’ancienneté de l’installation des lignages qui induisent
une tradition dans la gestion des affaires communes et un lien social très
fort marqué, entre autres, par une ritualisation très codifiée des échanges
et des relations. L’habitat appelé ksar est pourtant relativement
récent dans l’histoire du Gourara. Auparavant, le lignage s’établissait sur
le lieu même où il cultivait ses jardins. Cet habitat ancien était toujours
fortifié, du type agham. Ce n’est, selon les traditions recueillies,
qu’à partir du XVIe siècle que s’opère la séparation entre espace
cultivé et espace habité, par le regroupement des différents lignages
éparpillés en un seul lieu à fonction purement résidentielle. Mais ce
processus ne s’est pas réalisé partout et on peut rencontrer le cas de
lignages qui cohabitent sur un même espace identifié par un nom commun et
qui sont liés par des relations fortes mais qui continuent à vivre dans des
habitats séparés par des jardins (At Sâïd). La fondation des ksour
est liée, dans la tradition orale des Gouraris, à l’action des saints.
C’est le saint qui rassemble, unifie des lignages dispersés et souvent
engagés dans un processus de rivalité permanente. Le saint fixe, délimite,
l’espace de la future cité ; ce faisant, il trace la limite entre la
communauté qu’il prend sous sa protection et le reste de l’espace d’où peut
venir l’ennemi. C’est donc lui qui préside à la fondation de la cité.
L’élément
essentiel ici, la condition de l’établissement humain, est bien-sûr la
présence de l’eau. Le système des foggara (ifeli en zénète) permet,
grâce à des drains reliés par un canal souterrain, de capter les eaux de la
nappe et de les canaliser vers les jardins. Le creusement des drains et des
galeries souterraines représente un très important investissement en travail
réalisé principalement par les Haratin. Il s’agit de ramener l’eau à la
surface de la terre, en un lieu qui doit se situer au-dessus des jardins de
manière à ce que la pente soit suffisante pour entraîner l’eau dans les
canaux d’irrigation. Arrivée dans les jardins, l’eau est stockée dans des
bassins en attendant le travail d’irrigation. Dans ce système, la propriété
des parts d’eau conditionne la vivification des terres. La répartition de
ces parts obéit à des calculs compliqués que maîtrise un spécialiste appelé
kiyal al-ma : celui qui mesure l’eau. De même que pour la fondation
des ksour, la tradition orale relie souvent la création d’une
foggara (souvent la plus importante) à l’action d’un saint, accentuant
ainsi le travail de dépossession de toute action des hommes du commun sur la
nature. Mais les récits montrent aussi que certains de ces personnages
religieux avaient des connaissances en matière d’hydraulique et qu’ils ont
certainement dirigé des travaux de creusement de foggara et amélioré
les techniques d’irrigation. L’organisation des ksour s’appuie sur
deux institutions civiles : la jemâa et les soff. La jemâa
est présente uniquement dans les ksour où les Zénètes forment la
majorité de la population. Les femmes en sont exclues et contrairement à la
Kabylie où tous les hommes adultes peuvent participer aux délibérations en
constituant l’assemblée du village, au Gourara, les réunions sont
restreintes et ne regroupent que les délégués des différentes familles ou
lignages. Ces délégués sont des personnes âgées, pieuses et à la moralité
irréprochable. L’assemblée est dirigée par un chef, amghar ou
kabir, qui prend les décisions après discussion avec les autres membres.
Les agents religieux n’interviennent pas directement dans les affaires
quotidiennes, mais uniquement sur demande des ksouriens. Avec l’implantation
des zawiya et le rôle important joué par les agents religieux, le
droit coutumier ancien a progressivement été remplacé par le droit musulman
ou intégré à lui.
L’institution des soff est, elle, plus complexe. Comme un peu partout
en Afrique du nord, il en existe deux au Gourara, le soff des
Yahmed et celui des Sofyan, et chaque ksar appartient à l’un ou à
l’autre. Bien qu’ils ne fassent pas mystère de leur traditionnelle
affiliation à un soff, les ksouriens sont plus évasifs lorsqu’il
s’agit d’expliquer leur existence et les raisons de l’animosité envers les
partisans du soff adverse. Les différents auteurs qui se sont penchés
sur l’existence de cette institution au Twat-Gourara, relient sa genèse aux
conflits qui ont eu lieu, au Nord du Maghreb, entre les Almohades et les
Merinides ou encore, plus anciennement, entre partisans des Umayyades
d’Andalousie et ceux du pouvoir Fatimide. D’autres chercheurs avancent la
thèse d’une opposition locale entre Zénètes regroupés dans le soff
des Sofyan et Arabes du soff opposé, Yahmed. Il est cependant plus
probable que cette organisation dualiste de la société remonte aux temps les
plus anciens (et les plus primitifs) des sociétés berbères.
La présence française dans les oasis sahariennes
C’est dans cet état d’organisation économique et socio-politique que les
militaires français ont trouvé les communautés oasiennes au moment de la
conquête du Sahara et particulièrement du Twat-Gourara au tout début du XXe
siècle (1902). Contrairement au nord de l’Algérie, la présence française se
limitait dans ces régions sahariennes aux militaires et à quelques familles
de fonctionnaires. L’administration coloniale est cependant parvenue à
interdire l’esclavage, à réduire le phénomène des rezzous qui
permettait aux nomades (surtout ceux de l’oued Saoura et du sud-est
marocain) de venir piller les oasiens, de détruire leurs habitations et
souvent de les tuer ainsi que de généraliser les échanges monétaires. C’est
aussi dans le sillage de l’implantation des troupes françaises dans le
Sahara que la composante humaine s’est quelque peu transformée dans les
ksour puisque de nombreux nomades arabophones (surtout les Châambas,
originaires de Ouargla), qui s’étaient engagés dans cette armée française,
s’installeront définitivement dans la région. Grâce à la solde qu’ils
percevaient régulièrement, ces anciens méharistes parviendront à reconvertir
leurs économies dans le commerce, donnant naissance à une nouvelle couche
détentrice d’un capital parfois non négligeable. L’installation de
l’autorité française permit également aux Haratins, qui constituaient la
masse des cultivateurs, de se libérer des contraintes les liant par contrat,
en principe renouvelable mais en fait à vie, aux propriétaires des
palmeraies et surtout de l’eau, pour aller se faire embaucher comme
ouvriers agricoles dans les fermes coloniales de la région d’Oran. Ceci
accéléra un phénomène de migration des membres de cette communauté qui
finirent pour certains par s’installer définitivement au nord.
L’introduction
de l’école et de centres de santé, en très petit nombre, tout en ne
provoquant pas de grande transformation dans les mentalités durant la
période coloniale, permit néanmoins à un certain nombre de Gouraris d’entrer
en contact avec un type d’éducation nouveau, une langue différente et un
rapport inconnu jusque là avec la santé.
En raison de l’environnement désertique et de la circulation limitée des
idées nationalistes, la guerre de libération nationale déclenchée au nord
n’eut qu’un faible écho dans les oasis sahariennes. Il y eut cependant
quelques accrochages sanglants, surtout dans l’erg.
Les oasis depuis l’indépendance de l’Algérie
Si le drapeau algérien remplace, en 1962, le drapeau français à Timimoun, il
faudra attendre les années 1970 pour percevoir une présence de plus en plus
effective du pouvoir central dans la région. Déjà à la fin des années 60,
après le conflit algéro-marocain qui eut lieu en 1964 dans les environs de
Béchar [2],
Timimoun est reliée par une route goudronnée à El-Goléa à l’est (et par
delà, à Ghardaïa et Ouargla) ainsi qu’à l’oued Saoura et jusqu’à Béchar. Les
Twat-Gourara sont à partir de ce moment désenclavés. C’est au milieu des
années 1970 que le pouvoir central décide de créer la wilaya
(préfecture) d’Adrar dont dépendra dorénavant le Gourara qui devient une
daïra (sous-préfecture) avec comme chef-lieu Timimoun. Cette mesure
administrative entraîne un mouvement de transformation de la société
oasienne, par une série de plans de développement qui concerneront les
domaines de l’enseignement, de la santé, de l’agriculture (avec la mise en
place d’une réforme agraire qui pénalisera les anciens propriétaires des
terres et de l’eau au profit des Haratin). Ce processus de transformation
accéléré entraîne un boom dans le secteur du bâtiment, de nombreux chantiers
ouvrent qui attirent une main d’œuvre venue de différentes régions de
l’Algérie. De nombreux fonctionnaires de l’enseignement, de la santé et de
l’administration s’installent à Timimoun essentiellement mais aussi dans
d’autres ksour, ce qui accentue l’arrivée de familles extérieures aux
oasis, déjà perceptible au moment de la colonisation française. Juste après
l’indépendance, des représentants zélés du Pouvoir central prennent un
certain nombre de mesures interdisant tout à la fois les jemâa
(assemblées) qui géraient les ksour (l’administration française
s’était engagée à ne pas intervenir dans les affaires internes des ksouriens),
la pratique d’un certain nombre de rituels jugés païens voire primitifs et
non conformes à leur perception de l’islam. La construction d’écoles dans
les ksour les plus reculés entraîne une généralisation de la langue
arabe qui est accentuée par la présence de nombreuses familles arabophones
venues d’autres régions du pays. Le chômage important dans la région pousse
de nombreux jeunes à quitter les ksour pour chercher du travail dans
les villes du nord, surtout dans l’Oranie ; résultat : on entend de plus en
plus la musique dite raï et de moins en moins l’ahellil.
Durant
les années 1990, qui ont vu le mouvement islamiste se propager dans
l’ensemble de la société algérienne, nous avons pu constater que si la
majorité des ksouriens (dont la foi et la pratique de l’islam sont profondes
suite à l’action séculaire des marabouts et des chorfas) n’ont pas
suivi ce mouvement, les Zénètes scolarisés qui ont suivi des études dans le
nord et qui occupent des places dans les différentes administrations locales
se sont montrés assez favorables aux idées islamistes. Cette élite
« moderne » relativement jeune s’est trouvée tiraillée entre le rejet des
pratiques traditionnelles liées à l’islam dit populaire qui imprègne
l’ensemble des ksouriens et la finalité principale de cet islamisme radical,
à savoir la prise du pouvoir y compris par l’usage de la violence. Nous
avons pu constater également que l’intériorisation profonde de l’islam, même
si elle n’empêche pas la pratique quotidienne de la langue et de la culture
zénètes, bloque en fait toute volonté de donner une place plus importante à
cette langue et à cette culture. Il nous apparaît que la finalité de l’islam
en milieu berbère consiste à accentuer, par des vagues de réislamisation
récurrentes, dont la dernière en date est l’islamisme et l’avant-dernière
l’imposition par le pouvoir central d’un islam officiel, c’est-à-dire lié
au réformisme d’Ibn Badis, une marginalisation de plus en plus poussée de
l’identité berbère locale (en l’occurrence ici, celle des ksouriens Zénètes)
qui se manifeste par l’abandon de pratiques liées à leur culture enracinée
dans un local dévalorisé par rapport au centre de la communauté musulmane,
à savoir les pays arabes du Moyen-Orient relayés par les pouvoirs centraux
des pays de l’Afrique du nord (le Maghreb dit arabe).
© Rachid Bellil
[1] Nous nous permettons de renvoyer le lecteur intéressé par ces
aspects, au volume I de notre étude Les oasis du Gourara éditée en
1999 chez Peeters.
[2] Le pouvoir chérifien du Maroc, relayé d’abord par le parti de
l’Istiqlal dirigé par Allal al-Fassi, revendique des droits historiques sur
l’ensemble des oasis sahariennes, c’est-à-dire grosso modo la moitié du
Sahara algérien. Jusqu’à présent, le Maroc refuse de reconnaître le tracé
des frontières avec l’Algérie tel qu’hérité de la période coloniale.
Pour en savoir plus...
- J.P. Cheylan, J.-P., "Les
oasis sahariennes à foggara: mutations sociales sous fortes contraintes
écologiques", revue
Mappemonde,
Montpellier, 1990.
- Guillermou, Y., "Survie
et ordre social au Sahara : les oasis du Touat-Gourara-Tidikelt en Algérie",
Cahiers des Sciences Humaines, Vol. 29, n° 1, Paris, 1993.
(Attention : 1,2 Mo !)
-
Timimoun et le Gourara, site de F. Malher
-
Un système d’irrigation original : les foggara
esource:
mondeberbere.com |
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-les Berbères : Rashgoun
pnha n°51 novembre 1994
9 Ko / 9 s
-------I1 y a gros à parier que bon nombre de ceux qui disent «connaître
l'Afrique du Nord, et plus particulièrement les Berbères, ignorent tout de
Rashgoun. Et pourtant, il s'agit d'un royaume et d'une capitale qui eurent
leur moment de gloire.
------Pour ceux qui connaissent l'Oranie, le royaume berbère de Rashgoun
servait d'Etat tampon entre la Maurétanie Tingitane, (correspondant au Maroc
actuel, avec pour capitale Tingis, c'est à dire Tanger), et la Maurétanie
Césaréenne (à l'ouest de la Numidie, et ayant pour capitale Césarée =
Cherchell).
------Quant au royaume lui-même, il était surtout orienté du Sud vers le
Nord, à savoir depuis le plateau pré-saharien de Sebdou, jusqu'aux rivages
de la Méditerranée allant des abords West de Wahran, (Oran), jusqu'aux
montagnes rifaines de Nador. Sa capitale, également dénommée Rashgoun, était
située sur un monticule dominant le port actuel de Beni-Saf. Les
marchandises de provenance maritime étaient toujours enlevées dès leur
embarquement et aussitôt" dispatchées" soit vers les villes, soit vers les
environs, soir carrément acheminées vers l'intérieur du pays afin d'être
stockées dans un point de rupture de charge organisé en lieu sûr. Cet
endroit de maintenance a été choisi en fonction de sa situation
géographique, le plaçant à égale distance des frontières Est et West de l'Etat,
ainsi qu'à mi-chemin du plateau de Sebdou et de la côte maritime.
------En langue berbère, le mot milieu se dit Talmast ; au pluriel, les
milieux se disent Tilmasin ; et c'est ainsi que ce lieu correspond à ces
milieux (d'itinéraires), de Tilmasin ou Tilmsin est devenu Tlemcen. Pour la
surveillance,
la protection et la sécurité des itinéraires et des points sensibles, les
éléments chargés de ces missions étaient regroupés au village de Nedroma,
dont la signification veut précisément direregroupement.
------Et dans tout cela, où est le moment de la gloire ? Le voici
------Il faut rappeler que dans la lutte engagée par les Romains, au Nord de
la Méditerranée et les Carthaginois au Sud pour s'assurer la domination du
bassin Méditerranéen, les Romains avaient remporté la première manche en
gagnant ce qui s'est appelé la lè guerre punique. Désireux de laver cet
affront, les Phéniciens ont organisé leur revanche. A cet effet, et compte
tenu du fait qu'ils n'avaient pas de troupes, ils ont constitué "la première
force intégrée" dans l'Histoire du monde, en fournissant un Etat Major de
valeur, et en se dotant d'un solide corps de bataille essentiellement
composé par les Berbères numides de Massinissa ; le tout placé sous la
houlette de Hannibal.
-------Ce sont donc ces combattants berbères qui ont livrés, mené et gagné,
dans les Pouilles italiennes, la 2è guerre punique, pour le compte de
Carthage. En attendant de quitter Cannes, son lieu de bataille. et de
triomphe, Massinissa dépècha un émissaire pour aller porter la bonne
nouvelle au sénat de Carthage. Sur le chemin du retour, ce messager de
victoire fit halte, pour son étape chez le Roi Rashgoun. Le hasard fit que
ce monarque avait déjà, ce jour- là comme invité de marque, un
plénipotentiaire romain qui devait, lui aussi, s'y arrêter pour se restaurer
et passer la nuit.
-------Les lois de l'hospitalité commandaient de recevoir avec les mêmes
égards à la même table, ces deux hôtes, tout également représentant de deux
puissances ennemies et en guerre. Les mêmes lois de cette même hospitalité
ont fait que les deux commensaux ont aussi partagé le même lit...
-------Et quand on réalise que le haut personnage romain avait pour nom :
Scipion, c'est à dire le futur Scipion l'Africain, on peut mesurer le
caractére historique de l'évènement.
-------Aujourd'hui, de Rashgoun, il ne reste rien. Mais il fut un temps où
le curé de Beni Saf y avait fait rebâtir une église. Sa surprise a été de
constater que ce sont les Berbères de Nedroma, Tlemcen, Sebdou, et
Tim-Ouchent (< la chacale> ), (à moins que le vrai nom, mal transposé, ne
soit Timouchemt, ce qui voudrait dire ("la tatouée"), qui ont réuni les
fonds nécessaires à l'achat d'une cloche, afin d'en faire don au nouveau
temple de Rashgoun.
Wynna Nat-Irate
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