LA PLACE CENTRALE
DE LA FEMME KABYLE DANS LA SOCIÉTÉ TRADITIONNEL.
1. LA VIE
RITUALISEE DE LA FEMME KABYLE ET LA METHODE CYCLIOUE
I.1. Les rites de la naissance: L’accouchement en Kabylie
est
une affaire dë femme
2. LA 1ére PHASE
DE LA VIE D’UNE FEMME : L’ENFANCE
2 1. La quête de la future épouses
2 2 Le rituel du mariage kabyle
3. LA 2éme PHASK :
LA FEMME ENCEINTE OU LA POTlERE DE
L’ENFANT
3.L
La femme fécondée ou la terre - mère du genre humain
3.2 Le rituel collectif de l’accouchement
4. LA 3éme PHASE :
LA MERE ET SON ENFANT
4.1. Les quarante jours après l’accouchement et la naissance
de l’enfant
4.2 La Femme - Mère: Terre nourricière du genre humain
5. LA 4éme PHASE :
LA GRANDMERE TISSEUSE DES LIENS HUMAINS
6. LE RETOUR A LA
TERRE AVEC LA MORT DE LA « VIEILLE »
7. CONCLUSION
8. BIBLIOGRAPHIE:
LA PLACE CENTRALE DE LA FEMME EABYLE DANS LA SOCIÉTÉ
TRADITIONELLE.
-
LA VIE RITUALISEE DE LA FEMME
KABYLE ET LA METHODE CYCLIQUE
C’est au
Luxembourg du 5
au 7 septembre 2003 que s’est déroulé le Premier Congrès
Mondial sur les Sociétés
matrilinéaires, matrifocales et matriarcales. Ce congrès a
réuni de nombreux chercheurs travaillant sur les Sociétés
dites équilibrées du monde entier, de la Chine à l’Amérique en
passant par l’Afrique du Nord. La Kabylie a été
particulièrement honorée par une présentation signée
Makilam dont on connaît les
travaux de recherche en Allemagne qui ont paru en langue
française en 1996 chez l’harmattan avec
La Magie des femmes kabyles et l’unité de la société
traditionnelle et en 1999 chez
Edisud avec Signes
et rituels magiques des femmes kabyles.
Dans son exposé
comme dans ses livres Makilam met
en évidence le rôle central de la femme kabyle dans la société
traditionnelle. Après une redéfinition de celle-ci en tant que
société de tradition orale basée sur le culte des Ancêtres, la
vie ritualisée de tous les Kabyles se réalisait sur un modèle
d’union et de responsabilité entre tous les membres de la
famille élargie au village grâce à l’entraide réciproque, la
Tiwizi ou
Touiza. Dans ses
écrits, Makilam avait déjà
développé la participation des femmes au fonctionnement de la
vie économique et sociale dans la tradition kabyle en
décrivant le rituel ancestral qui accompagnait leurs diverses
activités de subsistance. Il en résultait une unité magique.
En effet, le rituel de leur travail à partir de la terre avec
la poterie et la culture des jardins et des champs, le rituel
de l’obtention de h nourriture et celui du tissage de la laine
se calquent sur le modèle de la
reproduction humaine. De plus, toutes ces activités
nourricières et vestimentaires sont réalisées par les femmes
en accord avec le cycle des saisons, leur déroulement étant
toujours mis en relation avec les phases de la lune et la
croissance de la végétation selon le calendrier agraire
kabyle. Toutes les activités féminines présentent alors dans
leur cycle une succession de 4 phases qui reproduisent le
cycle annuel de la terre dans le ciel autour du soleil et de
la lune. Cela caractérise l’esprit magique des femmes kabyles.
La méthode employée par Makilam au
Congrès Mondial sur la place déterminante des femmes kabyles
décrit comment le cycle de leur vie - de la naissance à la
mort - se réalise aussi selon 4 phases. L’originalité de cette
méthode consiste à décrire la transformation du corps de la
Femme au cours de son existence selon un cycle en s’appuyant
sur les rituels qui l’accompagnent pour montrer également que
le début de la vie ritualisée de la femme d’antan se retrouve
à sa fin. Il s’agira donc dans l’exposé suivant de montrer que
les rites de la naissance et de la mort qui marquent le début
et la fin de la vie d’une femme sont
identiques.
1.1.
Les rites de la
naissance : L’ accouchement en
Kabylie est une affaire de femmes
Dans la société
traditionnelle kabyle, comme dans de nombreuses civilisations
les secrets du mystère de la naissance humaine étaient domaine
exclusif des femmes. Ils n’étaient jamais livrés aux hommes
car le processus de la vie dans l’accouchement était une
expérience que seules les femmes pouvaient partager entre
elles :
”Le mystère de
l’accouchement, c’est-à-dire la découverte par la femme
qu’elle est une créatrice sur le plan de la vie, constitue une
expérience religieuse intraduisible en termes d’expérience
masculine.” (Eliade 1972, p.165)
Une vielle femme
sage de ma parenté fut offusquée d’apprendre que les futurs
pères de la société occidentale assistaient à l’accouchement
des mères. D’un ton railleur et triste à la fois, elle me dit
simplement: ”Vous qui êtes
si libérées, vous fallait-il arriver à cela pour prouver aux
hommes que la vie vient de vous et que vous êtes encore les
mères de leurs fils. Il est clair que nous puissions créer des
filles à notre image. Mais de plus, nous sommes les mères des
fils et de tous les hommes”.
Selon la pensée
kabyle, les enfants ne sont jamais la propriété de leurs
parents mais appartiennent à tout le groupe familial dans
lequel ils sont nés. Pour recenser un village on compte les
maisons et non pas les personnes. La naissance d’un enfant
concerne tout le groupe et donc le village et n’est pas
indépendante des autres naissances. C’est pour cela que
l’enfantement au même moment dans un même village est un
événement très redouté en Kabylie. Les nouvelles accouchées ne
doivent pas se voir et prendre de nombreuses dispositions a6n
de ne pas succomber à « l’association du mois » qui peul nuire
à la santé d’un enfant au profit des autres. On dit que la
lune les a associés (Plantade,
p.42). Elle. doivent partager ”la chance” en s’échangeant un
vêtement par exemple ou en remettant à l’autre accouchée la
moitié d’une galette frite préparée avec des oeufs, du sel et
de la semoule qu’elle doit manger. La sage-femme sert de lien
entre les mères.
Si une enfant grandit mal, pleure constamment et reste chétif,
son état est généralement mis sur le compte de la simultanéité
des naissances.
Sa mère a alors recours à une pratique rituelle très
significative. Celle-ci consiste
à
aller « à la rencontre de la nouvelle
lune » dans son deuxième jours ou troisième jour, à la
tombée de la nuit, et à vite agir afin de devancer les autres
mères. Un des rites les plus courants consiste pour la mère à
lui présenter un oeuf qu’elle a lavé sept fois, une petite
glace, du henné, une datte ou deux, un morceau de sucre et une
pincée de semoule (Rahmani 2éme
partie p.76). Dans des formulations rituelles avec l’enfant
dans ses bras, la mère demande trois fois de suite à la lune
qu’elle reflète dans son miroir de réparer le mal de celui qui
vient de naître. Rentrée à la maison, elle procédera, à partir
de ces produits présentés à la lune naissante, à
des geste sur son enfant pour lui enlever
« l’association de la lune ». Ce rite montre que la
naissance d’un enfant n’est pas individuelle, ni indépendante
des autres, ni non plus de l’environnement cosmique Il indique
également la relation qui existe entre le principe de la
naissance et les forces de la lune et comment celles-ci sont
associées à l’oeuf, symbole de la vie et à la fois de la mort.
J’expliquerai plus loin pourquoi la période des 40 jours
magiques qui intervient aussi bien à la naissance qu’à la mort
d’un humain est en étroite relation avec les jours et les
phases de la lune.
2. LA 1ére PHASE DE LA VIE D’UNE
FEMME : L’ENFANCE.
L’organisation
sociale de la Kabylie traditionnelle était avant tout
familiale. Dans ce genre de société, la notion de l’individu
seul n’existait pas et sa socialisation comme son éducation
visaient à renforcer le groupe dans lequel il était né. Le
sens de l’existence terrestre n’était pas à réaliser sur le
plan individuel mais social. Il était envisagé dans la
dépendance et non pas dans l’isolement par rapport aux autres
membres du même groupe de parenté. L’enfance est alors une
initiation, une phase de préparation qui doit aboutir à
l’alliance d’un homme et d’une femme. Dès la puberté, le
garçon comme la fille seront préparés à leur futur rôle de
père et de mère. Sans mariage, il n’y a pas de groupe et on le
sait en Kabylie, la personne n’est rien si elle n’a pas un
groupe derrière elle.
Selon cette
logique, les rites du mariage ne marquent pas le départ des
jeunes mariés du milieu parental mais plus justement la fin de
leur enfance. Ils sont là pour fêter leur nouvelle
responsabilité sociale qui reste encore de nos jours la
pérennité du groupe familial. Le nouveau couple va poursuivre
la vie des Ancêtres au travers de la vie de leurs enfants.
2.1. La quête de la future
épouse.
Dans la pensée et
la réalité kabyle, ce ne sont pas les filles qui cherchent un
mari mais ce sont les hommes qui doivent prendre la femme que
leurs mères vont rechercher pour eux. La quête d’une future
épouse est une tâche des plus importantes pour une mère kabyle
afin d’assurer la poursuite d’une chaîne familiale à travers
le cycle des enfants de la femme de leur fils. Ce sont les
mères qui très tôt aidées des femmes de leur clan – surtout de
leurs soeurs et de leurs filles - vont choisir leurs futures
belles-filles. Jamais en Kabylie, un homme n’est allé à la
recherche d’une épouse. Ce sont toujours les femmes seules qui
accomplissent ces démarches. et
délèguent, s’il le faut, des visiteuses. D’après Mohand
Khellil (1979/1, p.65) le recours
aux intermédiaires est le fait des kabyles islamisés, les
marabouts, dont les femmes ne se déplacent pas librement.
Pour
l’anthropologue Claude Lévi-Strauss (p.134) les femmes dans la
société humaine n’occupent ”ni la même place, ni le même rang”
que les hommes puisque ce sont eux qui les échangent et non le
contraire. L’organisation du mariage et celle de la parenté
chez les Kabyles nous offre l’exemple d’une forme de société
qui récuse cette affirmation car, chez eux, ce sont les femmes
qui échangent les femmes et qui vont marier les hommes. Mais
chose inouïe, ce sont les femmes qui cherchent, choisissent et
trouvent l’épouse. Qu’un homme ait des proches ou qu’il soit
seul, il envoie même une étrangère de confiance, car c’est
toujours une femme à qui on s’adresse pour chercher une
épouse.” (At-Ali 1979, pp.90-92)
La recherche d’une
femme est une phase rituelle très longue qui fait partie des
préoccupations des mères dès la naissance d’un garçon. Des
alliances matrimoniales vont être alors fréquemment conclues
dès l’enfance car on dit :
« Le garçon peut attendre la femme, la fille n’attend pas
toujours le mari » . Il
faut comprendre que c’est l’homme à qui on doit trouver une
épouse alors que c’est la fille que l’on demande en mariage.
Si les parents ont formellement accepté dès son enfance de la
donner en mariage, ils ne pourront plus revenir sur leur
parole et sur leur décision. Des mères se pressent alors de
faire leur choix. Cela explique que le mariage aura lieu
souvent quand les enfants sont pubères et la nuit de noces
rendra souvent la fille pubère à la fois femme, épouse et mère
potentielle. Le choix de la future épouse tient surtout compte
des qualités morales de la mère. Dès que la future épouse sera
trouvée, la mère du fils à marier avertira le père :
”L’intervention en ”dernière analyse” des parents masculins
est une des représentations kabyles du processus de décision.
En réalité le choix en général est le fait des femmes (mère,
soeur, tante, grand-mère)... les hommes n’intervenant que pour
entériner la décision qui en fait leur échappe en dépit des
apparences.” (Khellil 1979/1, pp.
63-64).
2.2. Le rituel du mariage kabyle
En Kabylie, le
mariage n’est jamais l’affaire privée des futurs époux. Il
engageait formellement sur la parole uniquement les familles
des deux futurs conjoints, c’est-à-dire deux groupes de
parenté. Il y a absence totale du consentement préalable aussi
bien de la part du garçon que de la fille. Les Kabyles
n’utilisaient pas l’écriture et l’état civil n’a été introduit
qu’au début du siècle par les Français. Quant aux
Qanuns (aussi appelé le
Droit coutumier Kabyle) qui représentent les lois des Ancêtres
transmises oralement au Clan de génération en génération, ils
ne se prononcent pas sur les questions relatives au domaine
intime et restent imprécis sur les femmes et leurs droits. ”Le
mariage a un caractère purement familial ; il ne requiert ni
temple, ni membre officiel d’une religion.”(Laoust-Chantreaux,
pp. 188-189)
Les cérémonies du
mariage se déroulaient selon le rythme cyclique de la Nature.
Comme pour le travail de la poterie, afin de ne pas entraver
la fécondité de la terre ensemencée, il était interdit de
s’unir pendant le mois de mai. Le mariage avait lieu en
octobre quand la maison était remplie par les récoltes
d’automne. Fécondée grâce à la magie de son union avec un
homme, la femme devenait physiquement la
terre-mère de la vie humaine. Enceinte, elle se
considérait comme la potière de l’enfant.
3. LA 2éme PHASE : LA FEMME ENCEINTE OU LA POTIERE DE L’ENFANT
3.1. La femme fécondée ou lu terre - mère du genre humain
Comme la terre
dispensatrice de la vie sur terre, la
femme-mère ressemble aux profondeurs souterraines d’où
naît la vie. Dans toutes les civilisations, la
femme-mère est comparée à la terre
gonflée par les épis du printemps. La femme enceinte est
représentée comme un jardin qui gonfle dans ses produits. Elle
est pour cela toujours associée aux cucurbitacées (les
pastèques, les potirons, les melons et les courges) qui
évoquent le ventre féminin et qui comme lui ont la faculté de
se gonfler. Le ventre maternel se retrouve d’une façon
analogue dans les Ikufen (réserves
de céréales du ventre de la maison), les cruches, les
calebasses à lait et les coufins
qui ont la faculté de gonfler et de se vider. La valorisation
positive du ventre de la femme met en relief l’importance dans
la pensée kabyle de la fonction procréatrice féminine dans la
phase de la gestation qu’est la grossesse. Encore de nos
jours, lorsqu’on veut remercier ou honorer une personne, les
vieilles gratifient celle-ci de la formule:
”Que louanges soient faites au ventre qui t’a porté”.
L’analogie entre
la terre fertile et la femme enceinte apparaît clairement en
Kabylie dans les interdits et les rites qui les entourent et
qui sont identiques pour toutes les deux. La culture de la
terre était accompagnée dans l’exemple du cycle des jardins
par des gestes rituels semblables à ceux qui s’adressent à la
femme et à son enfant. La nature corporelle de la femme
grandissait en même temps que la végétation (Makilam
1996). Le jardin intérieur de son corps était confondu à son
jardin qui fleurissait. A la maturité des plantes par exemple,
lorsqu’elle franchissait son potager en fleurs pour la
première fois, la jardinière devait rituellement dénouer sa
ceinture dans un recueillement intérieur de silence. Si elle
ne le faisait pas, elle risquait d’entraver sa croissance. La
femme kabyle ne simulait pas une grossesse, elle la vivait
corporellement et la confondait réellement avec celle de la
terre cultivée. C’est à partir de cette idée fondamentale qui
associe la vie du ventre d’une femme à celle de la croissance
des plantes qu’il est possible en retour de comprendre le sens
des interdits que doit respecter la femme enceinte en Kabylie.
Ces interdits sont
très significatifs en ce qui concerne le travail avec la
terre pure. ”Les petites filles non pubères peuvent
accompagner leur mère, mais les femmes enceintes et celles qui
sont en période cataméniale ne peuvent toucher à l’argile
fraîche: de même les potières éviteront de croiser sur leur
route un femelle gravide ou une femme enceinte.” (Servier,
p.251). Une Kabyle en grossesse ne doit pas travailler la
terre parce que la modeler revient d’une façon analogue à
transformer la vie de l’enfant qu’elle porte. Enceinte, elle
évitera de blanchir, de crépir, de décorer les murs de sa
maison ou de modeler des objets de poterie, car cela aurait
une influence sur sa santé et celle de son enfant. Elle pourra
cependant le faire, si elle s’en sent capable, en s’armant de
précautions particulières. Avant de crépir la maison par
exemple, elle devra façonner avec la même terre un sanglier
qu’elle posera sur le linteau de la porte. La puissance de la
force représentée dans cet animal éloignera le mauvais sort de
la maison et à la fois de son intimité corporelle.
Dans la première
phase de la vie de l’enfant dans le ventre de sa mère, des
puissances négatives pourraient entraver sa formation. On
croit encore de nos jours en Algérie que la stérilité n’est
pas causée par la femme qui par nature est féconde.
L’impossibilité de devenir mère est toujours provoquée par des
forces surnaturelles. Il faut donc la combattre avec des rites
magiques qui font intervenir le pouvoir des forces naturelles.
Cela explique le culte des eaux et des grottes qui rappellent
le ventre maternel et qui sont capables de redonner à la femme
le pouvoir de redevenir mère.
La phase de la
grossesse est capitale selon la pensée et la réalité kabyle
car elle représente les racines oubliées et occultées de la
vie de tout humain dans les profondeurs cachées du ventre de
la mère. Omettre cette phase primordiale de la vie d’un enfant
signifie aussi évincer la fonction de la femme en tant que
source et poursuite de la vie du genre humain. Chaque Kabyle
est élevé dans l’amour inconditionnel envers la mère. C’est
ainsi qu’il faut comprendre la phrase suivante qui indique que
tout être humain doit sa vie à une femme :
« La femme porte
la vie de l’homme - mari, frère ou père - du défenseur de son
honneur dans son giron. » (At Ali
1979 p. 98).
3.2 Le rituel collectif de l’accouchement.
Les gestes et
pratiques ancestrales qui entourent l’accouchement de la mère
et celui de l’enfant ne sont pas des rites de séparations mais
d’union. Ils sont respectés encore de nos jours afin de
montrer qu’ils sont indissociables l’un de l’autre. Cela est
autrement dans les sociétés de l’écriture, dans lesquelles la
naissance d’un enfant est surtout comprise comme une
séparation et un délivrance du
corps maternel.
La naissance en
Kabylie se déroule toujours en secret dans la maison et
demande le plus souvent l’aide d’une ou de deux femmes.
L’accouchement rituel sur le sol se retrouve par tout dans le
monde actuel. La femme kabyle accouche assise pour déposer au
sol le nouveau-né et cette coutume était la règle générale
dans les années cinquante. L’accoucheuse ou une autre femme
d’expérience, qui peut être la belle-mère ou la mère la
soutiendra par derrière à même le corps en la retenant à
l’aide de ses deux mains ouvertes, qui servent de siège.
Cependant, à la différence d’autres civilisations, la femme
placée devant elle ne lui présentera pas son dos mais sa face
et lui servira d’appui. Le miracle de la transformation de la
vie féminine, révélé en secret à chaque femme en grossesse, se
poursuivait aussi secrètement à l’accouchement dans un rituel
collectif.
Les femmes kabyles
vivaient entre elles l’aspect sacré de leur création. Elles
partageaient ensemble le destin ancestral de leurs mères et
surtout le mystère du fondement de la vie sociale : « ce
mystère ancestral, qui crée une véritable communion entre
toutes les représentantes du sexe féminin, est le fondement
même de la vie sociale.”(Getty, p.43).
4. LA 3éme PHASE : LA MERE ET SON ENFANT
4.1. Les quarante jours après
l’accouchement et la naissance de l’enfant
Jusqu’à
l’accouchement, la femme kabyle assume toutes les tâches
journalières mais elle doit ensuite observer une retraite
obligatoire. Cette période est fixée à trente-neuf jours et ce
n’est que le quarantième qu’elle reprendra une vie normale
Cette retraite - une des phases les plus dangereuses de la vie
d’une mère – était autrefois observée chez 1es parents de la
parturiente car ce sont les mères qui lèguent leur sagesse à
leur filles. C’est pour cela que la naissance d’une fille
était vivement souhaitée
J’ai longtemps
cherché à connaître le sens de la période rituelle des 40
jours qui intervient en Kabylie aussi bien après la naissance
qu’après la mort d’un humain. Ce sont les vieilles femmes
sages de la Kabylie qui m’ont expliqué que le secret de cette
période magique réside dans l’association de h vie humaine à
celle de l’astre lunaire. Il faut d’abord rappeler que pendant
les trois jours
qui suivent la délivrance de son corps, la mère kabyle ainsi
que son enfant ne doivent pas se lever du lit et ne pas
quitter la maison. Il est interdit de leur rendre visite car
on dit que la mère a « un
pied dans la tombe ».
Comme les morts,
elle et son enfant doivent disparaître pendant trois nuits de
pénombre, à l’image de la lune, avant de se renouveler.
« Les phases de la
lune - apparition, croissance, décroissance, disparition
suivie de réapparition au bout de trois nuits de ténèbres –
ont joué un rôle immense dans l’élaboration des conceptions
cycliques. » (Eliade 1969, p. 104).
La mère et son
enfant devront ensuite respecter ensemble une semaine
supplémentaire de retraite dans l’intérieur de la maison.
Pendant cette période de 7 nuits, seuls les parents proches
pourront leur rendre visite. Ce n’est seulement qu’après les
trois premières nuits suivies de sept nuits d’isolation dans
la maisonnée, que la mère pourra franchir le seuil de la
maison pour se rendre dans la cour. Elle devra cependant le
faire, en s’armant de beaucoup de précautions, grâce à des
rites magiques. Pendant tout ce temps le feu ne doit pas
sortir de la maison. Cette interdiction est respectée de la
même façon à la naissance d’un veau, au mariage et aux labours
d’automne afin de bien montrer que la vie d’un humain est
étroitement liée à celle de son environnement : ”Le premier
jour des labours, il est défendu à toute la maisonnée, à tout
le village de faire sortir du feu des maisons. Le même
interdit est observé lorsqu’une femme vient d’accoucher,
lorsqu’une vache vient de vêler, ou lorsqu’il
y a un mort, c’est-à-dire à chaque événement qui
rend la présence des Invisibles plus sensible aux hommes.”(Servier,
p.230)
La parturiente
attendra en plus un mois lunaire de vingt-huit nuits avant de
dépasser le seuil de la cour qui la séparait jusque là de la
vie communale. Elle pourra alors découvrir son enfant afin de
le montrer, à l’extérieur de son groupe, aux autres
villageoises. Pendant tout ce temps elle sera lavée et nourrie
par les femmes de son clan, sous le regard de celle qui l’a
aidée à accoucher. La période de 38 nuits ou de 39 jours
s’achèvera après une sortie rituelle à la fontaine ou la
visite d’un sanctuaire. Ce n’est que le quarantième jour après
l’accouchement que la femme kabyle reprendra une vie normale.
”Chez les Israélites la quarantaine est une règle générale.
Les Catholiques célèbrent encore la chandeleur le 2 février.
Cette fête commémore la purification de la Sainte Vierge le
quarantième jour après Noël.” (Rahmani
l’ partie, p.111)
La phase rituelle
des 40 jours qui intervient en Kabylie après l’accouchement
est autant suivie par la mère que par l’enfant. Elle démontre
l’association qui existe entre la phase de la nouvelle lune et
la fin de la période de la grossesse, C’est selon cette
conscience lunaire, que la première sortie rituelle du
nouveau-né sera toujours mise en correspondance avec
l’apparition de la lune. ”Les mamans kabyles sortent leur bébé
au début de la nouvelle lune, de préférence le deuxième ou le
troisième jour: un jeudi ou un lundi. Elles espèrent leur
assurer ainsi une bonne santé et les voir grandir aussi vite
que la lune dans son évolution”, (Rahmani
2’ partie, p.73).
4.2. La Femme - Mère : Terre nourricière du genre humain
La filiation
utérine chez les Berbères de l’Afrique du Nord qui se reflète
dans la désignation des enfants d’une même famille a été très
tôt observée par Marcy (187-211).
D’après cet auteur, la famille maternelle n’aurait pas été
détruite par la fa mille paternelle d’origine plus récente
puisque les vestiges de la parenté maternelle se retrouvent
dans les rites après la naissance d’un enfant (p. 208) qui
sont entièrement pratiqués par la mère et les femmes de son
clan sans
l’intervention des hommes. Les rites de
lutration à la lune et autres pratiques magiques ne
sont réalisés encore de nos jours que par les femmes.
”...; la filiation
maternelle se retrouve dans la manière de désigner les enfants
: ainsi les frères sont les enfants de mère,
atmaten comme 1e sont les soeurs,
tissetmatin ; Ego désigne ses
frères par ”les fils de ma mère”, aytma
et ses soeurs par ”les filles de ma mère”,
issetma.” (Plantade,
S.46)
La parenté utérine
dans la désignation des enfants se retrouve dans les termes
pour désigner les membres du ”clan de la mère” mais aussi dans
les relations privilégiées à l’intérieur de ce clan. Quand une
femme rencontre des difficultés, se sont
d’abord ses frères puis ses oncles - les fils et les frères de
sa mère - et non pas son père ou le mari de sa mère - qui lui
viennent en aide. La relation naturelle mère/enfant est
tellement intégrée dans le système social que le plus grand
fléau qui puisse arriver à un Kabyle est, dit-on, de perdre sa
mère :
”A qui j’ai enlevé
son père, je n’ai pas fait de tort. A qui j’ai enlevé sa mère,
je n’ai rien laissé.”
Au sujet de
l’organisation de la parenté, il faut bien remarquer qu’il
n’est nullement incestueux de se marier chez les Kabyles dans
1e groupe de parenté auquel on appartient. L’alliance la plus
encouragée et la plus fréquente demeure le mariage entre
cousins directs. L’endogamie familiale et villageoise occupait
autrefois une place prépondérante dans le régime matrimonial
car elle représente le meilleur moyen de conserver les enfants
et leur descendance dans le sein d’un même groupe de parenté.
Ce genre d’alliance présente un avantage, celui de
l’appartenance à la terre commune qui évite le morcellement
des terres en renforçant l’unité du groupe originel. Un autre
qui n’est pas moindre est le fait que les futurs époux se
connaissent dès leur naissance pour avoir grandi ensemble.
Cependant si deux
enfants d’un même ventre ne peuvent pas se marier, cela est
aussi valable pour ceux qui ont tété le même sein. Le lien de
collation, en effet, est un signe aussi fort que celui du
sang. Mohand Khellil se cite en
témoin d’un mariage fort critiqué sous des apparences d’ordre
financier. Il dénonçait, en réalité, le caractère incestueux
de l’alliance de deux personnes qui avaient été élevées au-
tour d’un même foyer ”comme s’ils étaient alors censés avoir
tété le même sein” (1984, p.89). Rappelons qu’en Kabylie,
donner le sein et seulement son geste symbolique est un
véritable rite d’adoption qui entraîne les mêmes interdits de
mariage. C’est donc la femme qui dans ce geste maternel permet
d’introduire un enfant dans le groupe familial. ”On sait en
effet que la femme peut aussi donner
l’anaya, mais encore,
elle seule, être le fondement de la famille, non seulement par
les liens naturels mais par la
colactation créant entre l’adopté et celle qui l’a
allaité, même symboliquement, des liens aussi puissants que
ceux du sang.” (
Laoust- Chantréaux,
p. 255).
5. LA 4 PHASE : LA
GRAND-MERE TISSEUSE DES LIENS
HUMAINS.
Dans la première
phase de son activité maternelle de femme enceinte, la femme a
formé des enfants dignes d’une création de poterie. Comme la
terre-mère, nourricière du genre
humain grâce à sa végétation, la mère a nourri ses enfants
qu’elle aide à grandir en les entourant de ses soins magiques
pour assurer leur croissance aussi bien corporelle que
spirituelle. Lorsque ses premiers enfants vont se marier, la
mère dans son nouveau rôle de grand- mère, prend le nom de
Tamgbrat, ”la vieille”. Cependant,
son rôle maternel auprès de ses enfants adultes se poursuit
dans cette dernière étape du cycle de son existence jusqu’à sa
mort. Ses fils vont continuer à habiter près d’elle en prenant
pour femme celle que leur mère a choisie, de préférence dans
le groupe social de leur appartenance parentale.
Traditionnellement, les filles restaient aussi près de leur
mère dans la même courée pour épouser un cousin maternel ou
paternel dans une maison voisine. Ce n’est que dans une
période récente, au début du siècle, que des mariages entre
villages ont été conçus, alors qu’ils restaient auparavant
rares et déconseillés. En se mariant à l’extérieur du groupe
originel de plus en plus en dehors du village, les filles ont
suivi leurs maris pour s’installer loin de leurs mères, près
de leurs belles-mères qui dirigent toutes les activités
économiques du groupe domestique. On peut sans peine remarquer
que cette dernière étape de la vie d’une ”vieille”, en tant
que mère et nourrice à la fois dans son rôle supplémentaire de
grand-mère, est quasi inexistante dans la société moderne de
type occidental où les fils comme les filles devenus adultes
ne dépendent plus des mères qu’ils quittent pour vivre
ailleurs. Dans l’ancienne Kabylie, c’est la mère qui s’occupe
des enfants de son fils devenu père et qui seconde en même
temps son épouse dans son rôle maternel, au point que quand
une naissance a lieu, on remet encore de nos jours les cadeaux
en mains propres à la vieille et non pas à la mère ni au père.
Cependant, la relation d’une mère à sa fille est entourée d’un
”amour spécial”
qui a été recueilli par Genevois dans le Fichier Berbère. En
retour, celle-ci ne manque jamais de rendre visite à sa mère
tous les jours et de l’aider dans ses travaux. ”L’amour
maternel ne délaisse aucun des siens. On ne peut couper l’un
de ses doigts, ni petit ni grand car on en souffrirait
également. Une mère non plus ne saurait faire de différence
entre ses enfants. Tous ont remué dans le même sein (ventre);
le même sein (ventre) a enfanté le garçon et la fille...
L’amour pour la fille est particulier : on se fera du souci
pour elle jusqu’à sa mort... Une femme qui n’avait que des
filles a même dit : Au
garçon que je n’ai pas eu, je préfère ma fille chérie... De
nos jours, malheur au ménage où il n’y a pas une
Jille. ”(Genevois
1970, p.48)
A la fin de sa vie, la grand-mère est considérée comme une
magicienne: Elle a reproduit tout au long du fil de son
existence de femme féconde le cycle de la vie de la planète
dans tous les règnes vivants. Potière de La
terre-pure, la femme, en tant que
réceptacle de la vie da genre humain, u de la même façon forme
dans sa matrice vivante des poteries humaines. Mère
nourricière et nourrice à la fois du genre humain, elle
devient dans son rôle de grand-mère une tisseuse des liens de
lu vie humaine grâce au mariage arrangé de ses enfants. Dans
tous les rites de fécondité, elle est présente et dirige les
activités qui en dépendent. Elle est devenue souvent
pur nécessité accoucheuse et
transmet tous les soirs à ses petits enfants la sagesse
ancestrale des mythes et des contes qui lui ont
été racontés par sa mère.
6. LE RETOUR A LA. TERRE AVEC LA MORT DE LA ”VIEILLE”
Dans les mythes
kabyles comme par exemple
Les premiers parents du monde, il
est dit que les humains sont nés de
la Terre. La croyance que les humains à la mort doivent y
retourner est très vivante. Cela est mis en évidence par le
fait que les rites funéraires sont calqués sur les rites de la
naissance. Le corps défunt doit dis- paraître avant le
troisième jour après la mort. Pendant ces trois jours l’âme du
défunt se tient sur le seuil de la porte pour y revenir 1e
quarantième jour. Les visites au cimetière doivent pour cela
se dérouler le 3éme et le 40éme jour après l’enterrement. La
période des 40 jours magiques qui survient à la naissance se
retrouve à la mort d’un humain. La vie prend alors une
dimension de caractère cyclique qui se renouvelle et se
poursuit à travers le ventre maternel. Les rites funéraires
indiquent que la mort en Kabylie ne se comprend pas comme une
fin définitive mais se présente plutôt comme une renaissance
contribuant à renouveler la Vie entière de la Nature de la
Terre et du ciel.
” La mort, dans
l’esprit de tous, n’est qu’un changement d’existence, une
période de passage, et la croyance en une autre vie est
générale. On ne dit pas qu’une personne ’a disparu’ mais
qu’elle est ’partie dans l’autre monde’ (
teruh
di-laxert) car la vie
d’ici-bas et la vie future sont, assure-t-on, deux soeurs
d’une ressemblance frappante que l’on connaît successivement”
(Laoust-Chantréaux, p.241)
7. CONCLUSION :
L’analyse de la
vie d’une femme selon quatre phases représente aussi bien la
méthode que le résultat essentiel de mes recherches sur la
dimension magique des femmes de la tradition kabyle. De sa
naissance à sa mort, la femme entant que
terre-mère du genre humain, responsable de la poursuite
de la vie, devient elle-même une potière puis une nourricière
et enfin une tisseuse de liens humains. On considérait
autrefois le déroulement de la vie d’une personne selon un
modèle binaire (jeune / vieille) puis
trinaire pour la femme (fillette / femme / vieille).
Les résultats de mes recherches indiquent que chez les Kabyles
le cycle de la vie d’une femme en suivant les rythmes de la
Nature et de ses saisons pré- sente 4 phases. Le culte de h
mère est incompatible avec ces deux modèles et incomplet si on
évince la phase de la femme enceinte. Faire débuter la vie
d’un humain avec sa naissance au jour de l’accouchement de sa
mère, c’est effacer la phase de la grossesse, la phase
capitale de sa formation. Cela revient aussi à ramener l’état
de mère à l’état de père alors qu’un homme ne devient père
qu’après les 10 lunes pendant lesquelles la mère forme
l’enfant dans son ventre. Réduire le début de la maternité à
celui de la paternité est le fondement du patriarcat.
La vie ritualisée
des femmes de la société traditionnelle en particulier celle
des grands- mères met en évidence combien la mère en Kabylie
était vénérée au point de parler d’un culte de la mère. Les
rites qui accompagnent le fil de l’existence d’une femme de sa
naissance à sa mort sont à considérer comme des rites de type
matriarcal Ces rites sont magiques car ils
assimilent l’union d’un homme et d’une femme à celle de
la lune et du soleil, les femmes se considérant dès lors comme
des créatrices de la vie humaine de dimension cosmique. Par
ailleurs, toute réalisation matérielle comme la poterie ou le
tissage sont des créations magiques puisque leurs rituels sont
calqués sur l’union sexuelle des humains et reproduisent les
mystères de leur propre création.
Le culte de la mère trouvait sa signature dans le culte de la
amille, dans les
réalisations rituelles de l’obtention d’une poterie, de la
nourriture et d’un tissage. On le retrouve
auussi dans le culte des Ancêtres
et en particulier dans les dessins géométriques des femmes sur
leurs poteries, leurs tissages et les fresques murales de
leurs maisons (Makilam 1999).
Cette dimension spirituelle de caractère global de la vie
terrestre d’un humain détermine, conditionne et explique à la
fois la Magie des femmes kabyles et de leurs pratiques
rituelles.
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SERVIER