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JJugurtha,

un roi berbre et sa guerre contre Rome
 


 

JUGURTHA

par
Mounir Bouchenaki
conservateur en chef au Service des Antiquites, Tipasa (Algerie)
(dans  Les Africains , Tome 4, sous la direction de Charles-Andre Julien et Magali Morsy, Catherine Coquery-Vidrovitch, Yves Person, ditions J.A, Paris, 1977.)

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La figure de Jugurtha rappelle tout Africain la lutte d'un chef numide contre la penetration romaine a la fin du IIe sicle avant l'ere chretienne. Mais qu'est-ce que l'Afrique pour Rome, cette periode ? S'il est assez facile de parler de Rome a la fin du IIe sicle avant Jesus-Christ, il est beaucoup plus complique, en revanche, de fournir des renseignements sur l'Afrique .Pourtant Rome avait eu des visees expansionnistes des le debut de cette guerre de cent ans de l'Antiquite, plus connue sous le nom des  trois Guerres puniques  .

Entre la date de 146 avant Jesus-Christ qui marque la fin de Carthage et les differents episodes de la guerre dite de Jugurtha, entre 111 et 105 avant Jsus-Christ, s'ouvre une nouvelle phase de l'histoire de l'Afrique ou la figure dominante, succedant au celebre Massinissa, est sans conteste celle de Jugurtha.

Pourtant, et comme pour une grande partie de l'histoire de cette periode, les donnees manquent et si ce n'etait l'oeuvre de l'historien latin Salluste [1], connue sous le nom de  Guerre de Jugurtha , nous n'aurions que tres peu de choses a en dire. Les sources de notre connaissance du personnage sont en effet tres limites. L'oeuvre maitresse dans laquelle tous les historiens puisent des renseignements sur Jugurtha reste donc le Bellum Jugurthinum. . De cet ouvrage ne subsistent que quelques fragments, notamment dans Diodore de Sicile ou dans l'Histoire romaine de Tite-Live, dans laquelle les evenements ayant trait a la guerre de Jugurtha se trouvent reduits a de simples et breves mentions.

Salluste a ecrit la  Guerre de Jugurtha  vers les annees 42-40 avant Jesus Christ, alors qu'il etait age de quarante-six ans environ et qu'il s'etait retire de la vie politique apres son dernier poste de proconsul dans la toute derniere province que Rome venait d'annexer : l'Africa Nova [2].

Les limites du nouveau territoire, dont la capitale etait soit Zama, soit Cirta Nova Sicca (Le Kef), demeuraient imprecises au sud. Du cote est, la limite suivait la frontiere de l'Africa Vetus, le fosse de Scipion ou Fossa Regia, depuis l'Oued-el-Kebir, pres de Tabarka, jusqu'a l'entree de la petite Syrte, cote de la ville de Thaenae (Henchir Thyna prs de Sfax)

Du cote occidental la nouvelle province etait bordee par un territoire donn Sittius, un lieutenant de Cesar. Il semble que la limite entre l'Africa Nova et le territoire de Sittius partait d'un point situe sur la cote entre Hippo Regius (Annaba) et Rusicade (Skikda), passait l'ouest de Calama (Guelma) et se poursuivait vers le sud-ouest.

Salluste a donc eu exercer une responsabilit sur ce territoire pendant plus d'un an et demi. Lorsqu'il en parle, propos de la guerre de Jugurtha, on peut supposer qu'il a une certaine familiarit avec le pays, mme si a et l on note quelques erreurs. Cependant un certain nombre de questions se posent propos du sujet qu'il a choisi de traiter alors que prs de soixante-dix ans s'taient couls depuis la fin de la guerre et qu'il n'a pu, par consquent, utiliser des tmoignages oraux.

L'auteur a-t-il tudi consciencieusement son sujet, a-t-il su et voulu dire la vrit ? Pour rpondre, il faudrait savoir o Salluste a puis ses sources et dans quel esprit il a mis en oeuvre les renseignements qu'il avait recueillis.

En ce qui concerne les sources utilises, Salluste rapporte lui-mme qu'il s'tait fait traduire les livres du roi numide Hiempsal crits en punique [3]. Pour les sources grecques ou latines de Salluste, nous n'avons aucune indication. On suppose seulement qu'il a pu s'inspirer de certains annalistes, tels Sempronius Asellio, d'historiens latins, comme Cornelius Sisenna, ou encore d'historiens grecs, tel le clbre Posidonius d'Apame.

Le problme, on le voit, est assez complexe quand il s'agit d'tudier un personnage aussi important son poque que fut Jugurtha, avec pratiquement une seule et unique source. Il est alors permis de se demander quel degr de confiance l'on peut accorder au rcit de Salluste sur les vnements au cours desquels s'est illustr Jugurtha.

 

Jugurtha, petit-fils de Massinissa

 

Salluste entreprend son rcit, comme dans une pice dramatique, en nous prsentant les personnages et les protagonistes du drame qui va se jouer en grande partie sur la terre africaine. Il met l'accent, ds le dpart, sur le problme fondamental qui est, ses yeux, la trahison du parti de la noblesse Rome, qui n'a que  mpris pour la vertu et la chose publique . Avant d'en arriver au personnage qui s'opposera Rome, entre 118 et 105 avant Jsus-Christ, Salluste fait un bref rappel de la situation antrieure :

 J'entreprends d'crire l'histoire de la guerre que le peuple romain a faite Jugurtha, roi des Numides. D'abord, parce qu'elle a t cruelle, sanglante, marque par bien des vicissitudes. Ensuite parce qu'elle est devenue le point de dpart de la lutte contre la tyrannie des nobles, lutte qui a boulevers toutes choses divines et humaines et mis un tel dlire dans les esprits que seuls la guerre et le ravage de toute l'Italie ont pu mettre fin ces fureurs civiles. Mais avant d'en aborder le rcit, je rsumerai en quelques mots les faits antrieurs pour rendre cette histoire plus claire.

Lors de la seconde Guerre punique, dans laquelle le chef des Carthaginois, Hannibal, avait port l'Italie le plus rude des coups qu'elle avait eu subir depuis l'tablissement de la puissance romaine, Massinissa, roi des Numides, admis notre alliance par Publius Scipion que ses exploits avaient fait surnommer l'Africain, s'tait signal par des faits d'armes multiples et brillants. Le peuple romain l'en rcompensa aprs la dfaite des Carthaginois et la capture de Syphax, souverain d'un vaste et puissant empire africain, en lui faisant don de toutes les villes et de toutes les terres qu'il avait conquises. Aussi Massinissa nous garda-t-il toujours une amiti fidle et indfectible. Mais son rgne finit avec sa vie. Son fils Micipsa fut seul lui succder, la maladie ayant emport ses frres Mastanabal et Gulussa. Micipsa fut pre d'Adherbal et de Hiempsal. Il recueillit dans son palais le fils de son frre Mastanabal, Jugurtha, laiss par Massinissa dans une condition infrieure parce qu'il tait n d'une concubine, et lui donna la mme ducation qu' ses propres enfants.  (Bellum Jugurthinum, V).


(figure 2) (cliquez l'image pour un agrandissement)

En aidant la reconstitution du grand royaume de Numidie (fig. 2), Scipion l'Africain dsirait non seulement rcompenser Massinissa pour l'aide qu'il avait apporte Rome dans sa lutte contre Carthage, mais encore l'entraner dans une situation de vassalit qu'il lui aurait t difficile de secouer. Massinissa termine sa vie [4] par une sorte d'aveu d'impuissance puisqu'en 148 il fait appeler, pour rgler sa succession, le petit-fils adoptif de Scipion l'Africain qui conduit le sige devant Carthage.

Les attributions royales furent partages entre ses trois fils lgitimes : Micipsa reut l'administration du royaume, Gulussa l'arme, et Mastanabal la justice. Notons ce sujet qu'une stle punique datant de 148, dcouverte Constantine, dans le quartier d'EI-Hofra, mentionne les trois rois sans diffrence dans les prrogatives.

Gulussa et Mastanabal moururent peu de temps aprs leur pre et Micipsa resta seul roi (en libyque, on disait aguellid). Son long rgne (148-118) ne fut pas marqu par d'importants vnements. l'gard de Rome, il se conduisit en fidle alli, mettant sa disposition une aide humaine et matrielle chaque fois qu'elle tait demande, notamment en Espagne contre Viriathe et les Lusitaniens et durant le sige de Numance par Scipion milien en 134. Il ne posait donc aucun problme aux Romains qui s'taient installs, aprs la destruction de Carthage en 146, sur le territoire de l'ancienne puissance voisine de la Numidie (voir carte).

Il semble mme avoir facilit l'implantation de commerants, mais aussi de trafiquants romains Cirta (Constantine) et dans la Numidie. la fin de sa vie, et comme lors de la succession de Massinissa, probablement sous l'influence romaine, il a d penser celui qui prendrait la relve et assumerait le pouvoir, tout en restant en bons termes avec les Romains qui administraient la province Africa [5].

Micipsa avait deux fils lgitimes, Adherbal et Hiempsal, qui il aurait souhait rserver la succession tout entire, cartant ainsi les autres prtendants de la famille de Massinissa (voir le tableau gnalogique de la dynastie massyle de Numidie). Mais il dut prendre une autre dcision.

Son frre Mastanabal avait eu galement deux enfants, Gauda, n d'une pouse lgitime, et Jugurtha, issu d'une concubine et normalement  non qualifi pour accder au trne . Gauda ne semble avoir t retenu qu'en seconde position pour la succession car  c'tait, selon Saluste, un homme rong de maladies qui avaient quelque peu diminu son intelligence  [6]. Il n'en rgna pas moins partir de 105 avant Jsus-Christ.

Salluste tent d'expliquer alors les raisons qui amenrent Micipsa adopter Jugurtha. Il lui fait dire, en effet, sur son lit de mort :  Tu n'tais qu'un petit enfant, Jugurtha ; ton pre tait mort, et t'avait laiss sans avenir et sans ressource. Alors moi, je t'ai reu dans la famille royale ; j'ai fait cela dans la pense que ces bienfaits me voudraient de ta part une affection gale celle qu'auraient pour moi mes propres enfants, si je venais en avoir . [7]

Cette lgitimation a d intervenir alors que Jugurtha n'avait qu'une dizaine d'annes, vers 143 avant Jsus-Christ, avant mme que naissent Adherbal et Hiempsal.

Par quelques phrases suggestives, Salluste nous a dpeint la jeunesse de Jugurtha, et sa rapide ascension au milieu de son entourage. Ses qualits physiques et sa personnalit rappellent celles de son grand-pre Massinissa.

 Des sa premire jeunesse, Jugurtha s'tait fait remarquer par sa vigueur, par sa belle prestance et, surtout, par son intelligence. Il ne se laissait pas corrompre par le luxe et par l'oisivet, mais comme c'est l'usage dans son pays, montait cheval, lanait le javelot, disputait le prix de la course aux garons de son ge et, tout en se montrant suprieur tous, se faisait aimer de tous. Il consacrait, en outre, une grande partie de son temps la chasse et tait toujours le premier, ou parmi les premiers, s'attaquer des lions et autres btes froces. Nul n'agissait plus que lui et nul ne parlait moins de ses propres actions.  (Bellum Jugurthinum, VI).

Il devint populaire parmi les tribus numides ce qui ne manqua pas d'inquiter le vieux roi Micipsa, enfin pre de deux garons.  Mais n'osant pas le faire prir, par crainte d'une rvolte de ses sujets, il l'aurait envoy devant Numance, avec l'espoir qu'il s'y ferait tuer, victime de sa bravoure.  [8]

Jugurtha a donc quitt la capitale, Cirta, au cours de l'anne 134 et s'est rendu en Espagne, la tte de cavaliers numides, pour aider les troupes romaines qui assigeaient Numance [9]. Il se fit remarquer aussi bien par les Romains que par les troupes adverses. Salluste lui-mme reconnat  qu'il tait la fois intrpide dans les combats et sage dans le conseil, qualits qui vont rarement de pair... Il en rsulta que Scipion prit l'habitude de charger Jugurtha de toutes les entreprises dangereuses  [10]...

Dans son rcit, Salluste laisse entendre qu' ce moment-l dj Jugurtha aurait t encourage par certains amis romains revendiquer le trne numide. Dans l'interprtation faite par Charles Saumagne de ce texte assez nigmatique, o l'on annonce dj  qu' Rome tout tait vendre , il faudrait voir un avertissement Jugurtha [11] :  Jugurtha devra savoir que c'est du peuple (romain), et non de la complaisance des nobles, qu'il pourra obtenir la puissance royale... Que Jugurtha ne s'carte pas de la ligne que lui trace cette sorte d'investiture officieuse ; qu'il se pntre tout de suite du principe que le peuple romain est bien le matre de disposer du trne de Numidie, et ce trne s'offrira comme de lui-mme ses ambitions. 

Il nous semble que cette vision de la Numidie pratiquement terre romaine est quelque peu extrapole et qu'une confiance dmesure est accorde au texte de Salluste. N'oublions pas qu'il tait romain, qu'il avait t gouverneur d'une province romaine en Afrique, et qu'il n'avait pas le souci d'objectivit d'un historien moderne. Aussi les explications de Salluste sont-elles prendre avec beaucoup de prcaution surtout en ce qui concerne ce problme de succession,  car Micipsa aurait pu, s'il l'avait voulu, se dbarrasser facilement de Jugurtha, avant mme de l'envoyer Numance  [12].

Toujours est-il qu'aprs la prise de Numance, laquelle les contingents numides contriburent grandement, Scipion milien fit les louanges de Jugurtha devant toute l'arme et lui remit une lettre pour Micipsa rdige peu prs dans ces termes :  Ton Jugurtha a fait preuve de la plus grande vaillance dans la guerre de Numance. Je suis sr que tu t'en rjouiras... Tu as l un homme digne de toi et de son grand-pre Massinissa  [13].

Le jeune prince, dj aurole de gloire, fut alors adopt par Micipsa. Les talents militaires du fils de Mastanabal avaient probablement incit le roi prvoir une rpartition des charges entre ses deux enfants et son neveu, l'image de ce qui avait t fait entre ses deux frres et lui-mme.

Lorsque survint la mort de Micipsa, en 118, les trois hritiers se sont runis pour tablir leur part respective de la royaut. Mais ce fut tout de suite objet de litige et aucun accord ne put tre enregistr. Ainsi les prcautions prises par Micipsa auront t vaines.

Cette affaire de succession ouverte aux portes de Rome, aux frontires de la province d'Afrique, n'a certainement pas laiss insensibles les dirigeants romains. On peut mme supposer, Salluste ne le dit pas, que l'un des deux consuls de l'anne 118, M. Porcius Caton, mort la mme anne en Afrique, a d tre dpch auprs des trois rois numides pour appuyer une solution favorable Rome.

Effectivement, Adherbal, Hiempsal et Jugurtha ne pouvant s'entendre, renoncent toute association et dcident de faire le partage du trsor, puis du royaume. Au cours du laps de temps qui spara la premire confrence des trois princes et le moment o ils fixrent la date pour le partage du trsor et du royaume, Jugurtha allait profiter de la situation. Il fit assassiner Hiempsal, dans une des villes du royaume, Thirmida. Ce geste eut pour consquence de diviser les Numides en deux camps, l'un pour Adherbal, et le second constitu surtout par l'lite militaire favorable Jugurtha.

Comme l'on peut s'y attendre, le texte de Salluste fltrit le geste de Jugurtha et favorise, par contre, un sentiment de piti l'gard d'Adherbal qui fait d'abord appel au Snat romain puis  se fiant la supriorit numrique de ses troupes, va tenter la fortune des armes  .[14] peine le combat engage, Adherbal fut battu par Jugurtha. Il chercha alors refuge dans la province romaine de l'Africa, et de l partit pour Rome.

l'incohrence de la conduite d'Adherbal qui, aprs avoir procd par la voie juridique avec un appel port devant le Snat, a recours aux armes par la suite, s'oppose la fermet de l'attitude de Jugurtha qui la division de la Numidie en trois ne pouvait convenir. Le problme qui est soumis l'attention du Snat romain va voir se dvelopper les deux thses en prsence. La premire, illustre par le roi Adherbal soulignait le fait que la Numidie tait  chose romaine  et que le  roi  (ou aguellid) n'en tait que le rgisseur. Il se faisait ainsi le porte-parole d'une tendance favorable l'introduction de la Numidie dans la proprit de Rome.

La seconde tait brivement expose par les envoys de Jugurtha qui, selon Salluste, taient chargs de prsents pour les snateurs :  ...Des problmes ont surgi dans le royaume numide o Jugurtha doit tre jug selon ses actes. Or, vous l'avez eu comme ami et alli Numance.  Il n'est pas question ici d'une quelconque allgeance l'gard de Rome. Jugurtha accepta cependant l'arbitrage d'une commission de dix personnes qui prsida au partage du royaume. Toujours selon Salluste, Jugurtha reut la partie de la Numidie  la plus fertile et la plus peuple  qui touchait la Maurtanie, tandis qu'Adherbal  eut celle qui, tout en comptant plus de ports et de belles constructions, avait moins de ressources naturelles que d'apparence.  [15]

Ceci se passait en 117 avant Jsus-Christ, un an peine aprs la mort de Micipsa. Dans le rcit de Salluste, on assiste alors une pause. L'auteur esquisse lgrement l'aspect gnral et la physionomie de l'Afrique. En mme temps, il indique quels peuples l'habitaient l'origine, quelles migrations successives s'y taient dveloppes, et enfin quel tait l'tat politique de ce territoire au moment o commence la guerre de Jugurtha :

 Au temps de la guerre de Jugurtha, la plupart des villes puniques taient administres au nom du peuple romain, par des magistrats romains. Une grande partie du pays des Gtules et la Numidie jusqu'au fleuve Muluccha taient sous la domination de Jugurtha. Les Maures obissaient au roi Bocchus qui ne connaissait des Romains que le nom et qui ne nous tait connu ni comme ennemi ni comme alli.  [16]

Ce qui semble sr, c'est qu' Rome, l'habitude tait prise d'appeler Numidie la vaste contre qui s'tendait depuis le territoire de Carthage jusqu'au fleuve Muluccha (Moulouya) et Maurtanie, le pays le plus lointain compris entre la Muluccha et l'Atlantique. La Numidie tait un peu mieux connue puisqu'on savait qu'elle tait partage entre deux grandes tribus, ou plutt confdration de tribus, qui dominaient sur toutes les autres : l'ouest, celle des Masaesyles qui obirent, entre autres au clbre roi Syphax et eurent pour capitale Siga, l'embouchure de la Tafna ; l'est, celle des Massyles, avec leur chef, clbre rival de Syphax, l'aguellid Massinissa, autour de la capitale Cirta (actuelle Constantine) (fig. 2).

Aprs une trve de quatre annes sur laquelle Salluste n'apporte aucune information, Jugurtha, qui ne s'tait pas rsign au partage de la Numidie, prit en 113 l'initiative des oprations et s'attaqua au royaume d'Adherbal qui avait Cirta pour capitale.

Bien entendu, Salluste nous prsente, dans sa conception manichenne du monde, le  mchant  Jugurtha face un Adherbal paisible et pacifique qui ne dsirait mme pas rpondre par la brutalit, sauf s'il y tait contraint. Adherbal se contentait d'appeler au secours ses protecteurs romains. Des ambassades furent envoyes, l'une aprs l'autre, sans succs aucun. Jugurtha tenait ferme et continuait le sige de Cirta.

C'taient des Romains et des Italiotes (Togati et Italici) pratiquant le commerce dans les tats d'Adherbal, et ayant tabli leur centre d'affaires Cirta, qui avaient protg la retraite du roi et interdit les portes de la ville ceux qui les talonnaient. Ils avaient mont la garde aux remparts. On imagine bien que cette attitude des Italiens prsents Cirta n'tait dicte que par le dsir de conserver leurs intrts avec un roi leur merci, plutt que de se livrer un Jugurtha qui ne leur aurait pas permis les mme facilits.

Diodore de Sicile suit, en la dramatisant encore plus, la version de Salluste pour cet pisode qui fut le casus belli qu'attendaient les ennemis de Jugurtha Rome :

  Dans une bataille que se livrrent en Libye les deux rois et frres Adherbal et Jugurtha, ce dernier remporta la victoire, et fit mordre la poussire un grand nombre de Numides. Adherbal, qui s'tait rfugi Cirta, assig dans cette place, envoya des dputs Rome pour rclamer son appui, et prier qu'on n'abandonnt pas, dans un pril si pressant, un roi et un alli fidle. Le Snat accueillit cette demande et fit partir des commissaires chargs d'ordonner la leve du sige ; mais Jugurtha n'ayant pas obi cette premire injonction, les Romains envoyrent de nouveaux dputs pris dans un rang plus lev que les premiers : ils ne russirent pas mieux, et revinrent Rome sans avoir rien obtenu. Cependant Jugurtha avait fait entourer la ville d'un foss et cherchait par tous les moyens de rduire la place. Dans cette extrmit, son frre Adherbal mme vint la rencontre du vainqueur, offrit de lui cder la royaut et se borna demander la vie ; mais Jugurtha, sans respecter ni les liens du sang, ni les saintes lois qui protgent les suppliants, fit sans piti gorger Adherbal, et ordonna en mme temps le supplice de quelques Italiens qui avaient suivi le parti de son frre, et qu'il fit prir dans les tourments.  (Diodore de Sicile, Fragments).

En prenant Cirta, Jugurtha venait de reconstituer l'unit du royaume de Numidie. Ce faisant, il n'ignorait pas qu'il se heurterait l'hostilit de Rome, surtout la suite du massacre des ngociants et trafiquants romains. Mais sa volont d'unifier la Numidie fut telle qu'il n'hsita pas payer d'audace.

 

Jugurtha en lutte contre Rome

 

Rome, ce fut  l'union sacre  contre Jugurtha. L'un des tribuns rcemment lus au cours de l'anne 112, Caius Memmius, enflamma l'assemble par ses harangues belliqueuses. Il faisait certainement partie d'un groupe de financiers solidaires des ngociants d'Afrique.

Talonn par la propagande de Caius Memmius, le Snat fut contraint de prendre position ds l'automne de l'anne 112 en crant une  province de Numidie , dsignant ainsi le territoire de Jugurtha comme champ de prochaines batailles. Le sort chargea le nouveau consul pour l'anne 111, Lucius Calpurnius Bestia, d'y mener la campagne pour laquelle une arme fut leve et des crdits allous.

Cette dcision surprit fortement Jugurtha, nous rapporte Salluste [17]. Mais  cette guerre, beaucoup de Romains clairvoyants ont voulu et voudraient l'viter, souligne Gsell ; ils n'ont pas besoin de l'or de Jugurtha pour comprendre qu'elle est inopportune et qu'elle sera trs dure... On sait, depuis le temps d'Hannibal, que ces barbares d'Afrique ne sont pas des ennemis ddaigner.  [18]

Lorsque les armes romaines, sous la direction de Calpurnius Bestia et d'Aemilius Scaurus dbarqurent en Afrique, Jugurtha les laissa pntrer quelque peu en territoire numide puis il leur proposa une trve,  en achetant les chefs , nous dit Salluste. Et, poursuit l'auteur,  dans la Numidie, comme dans notre arme, ce fut la paix  . L'anne 111 fut donc assez favorable Jugurtha qui vitait ainsi son pays les difficults d'une guerre outrance. Mais l'opinion publique romaine, manipule par les financiers, n'acceptait pas ce trop rapide dnouement et exigeait le chtiment des nobles qui s'taient, parait-il, laiss corrompre par l'or numide.

Encore une fois le tribun Memmius souleva l'indignation du parti populaire et exigea du Snat de faire tmoigner Jugurtha lui-mme contre la vnalit des nobles :  Qu'ils soient poursuivis par la justice, dnoncs par Jugurtha lui-mme !   [19]

Pour Jugurtha qui semblait connatre assez bien les mandres de la politique romaine, il n'tait plus question de remettre en cause une paix qu'il avait signe avec le consul romain et un prince du Snat. Aussi accepta-t-il de se rendre Rome au dbut du mois de dcembre 111.

Les commentateurs de Salluste expliquent diffremment l'attitude de Jugurtha au procs des nobles. Pour Saumagne, Jugurtha va nouer des relations avec le parti populaire et, tournant le dos une noblesse incapable de matriser l'irrversible mouvement des forces plbiennes, il est conduit devenir l'animateur et l'informateur de cette  conjuration jugurthine ... mais lui-mme deviendra son tour victime de sa propre cabale [20].

C'est ainsi qu'on explique son attitude devant l'Assemble du peuple o il se tut comme le lui avait demand le tribun Baebius, achet lui aussi, selon Salluste, prix d'or.

Pour Gsell, au contraire,  il n'est pas moins vrai qu'un honnte homme eut pu trouver lgitime d'agir comme lui (Baebius) car rien n'tait plus humiliant pour la Rpublique que cette scne thtrale o un barbare, qui s'tait jou de Rome et souill de sang italien, tait appel jeter le dshonneur sur les personnages les plus considrables de l'tat.  [21]

En fait, reconnat Saumagne, le rcit de cette premire partie de la guerre de Jugurtha sent l'enflure et l'artifice. On y flaire un parti pris d'excitation froid qui ne parvient pas mme communiquer sa fausse chaleur [22]...

Jugurtha semble avoir sjourn plusieurs semaines Rome. La fin de l'anne 111 marque en effet la dsignation de deux nouveaux consuls, tandis que le roi numide est toujours prsent Rome. L'un des deux consuls, Spurius Postumius Albinus, avait tent d'apporter une solution au problme de la Numidie en suscitant un rival Jugurtha. L'homme  providentiel  tait justement la disposition des Romains, mais Salluste n'en parle qu' cette occasion :  Il y avait alors Rome un Numide du nom de Massiva, fils de Gulussa, et petit-fils de Massinissa. Il s'tait dclar contre Jugurtha lors de la querelle des princes et, aprs la rddition de Cirta et le meurtre d'Adherbal, avait du quitter en fugitif sa patrie. Spurius Albinus qui, avec Quintus Minucius Rufus, avait succd Bestia dans le consulat, s'adressa cet homme et l'engagea, puisqu'il descendait de Massinissa, profiter de la haine et de la terreur qu'avaient inspires les crimes de Jugurtha, pour demander au Snat de le reconnatre pour roi de Numidie.  [23]

Mais Jugurtha, grce aux amitis qu'il avait Rome, avait t mis au courant de cette nouvelle offensive destine le destituer du trne de Numidie. Il eut l'audace, selon Salluste, de faire assassiner Massiva Rome mme. Puis il quitta la ville en prononant sa fameuse phrase :  Ville vendre ! Que tu priras vite si tu trouves un acheteur !  

La guerre va reprendre au dbut de l'anne 110. Jugurtha va tenir tte aux troupes diriges par le consul Spurius Albinus, en multipliant les manoeuvres de diversion et en appliquant une stratgie qui russissait d'autant mieux qu'il connaissait parfaitement l'arme adverse. L'aguellid devait savoir galement que le consul tait press et qu'il devait rentrer Rome avant la fin de l'automne pour des raisons politiques. Spurius Albinus finit par laisser son frre Aulus la tte de l'arme qui avait pris ses quartiers d'hiver, dans la province Africa, aux frontires de la Numidie. Ce dernier, voyant que son frre tardait revenir de Rome, et rvant d'une victoire facile, se mit menacer Jugurtha de la puissance de son arme.

Il entreprit alors, en plein hiver, le sige de Suthul, lieu nous dit Salluste, o tait dpos le trsor du roi numide. On a cherch identifier, mais sans preuve, Suthul avec Calama (Guelma). Par une habile manuvre, Jugurtha russit l'entraner, puis l'encercler avec ses troupes et remporter ainsi une grande victoire sur l'arme romaine.

 Le lendemain, Jugurtha eut une entrevue avec Aulus. Bien qu'il le tienne enferm avec son arme, bien qu'il ne dpende que de lui de l'exterminer par le fer ou par la faim, il est prt prendre en considration l'instabilit des choses humaines. Si Aulus est dispose traiter il ne fera que le passer sous le joug, lui et les siens, aprs quoi ils pourront s'en aller o bon leur semble. Mais Aulus aura dix jours pour quitter la Numidie... La nouvelle de ces vnements plongea Rome dans la douleur et dans l'angoisse.  [24]

Ainsi Jugurtha prenait-il sa revanche en humiliant Rome et en lui imposant sa paix. C'est alors qu'clata la suite de cette singulire aventure au cours de laquelle Jugurtha continua s'illustrer comme le champion d'une Numidie libre.

Ce fut d'abord le frre an d'Aulus, Spurius Albinus qui, repoussant le trait sign, et voulant effacer la honte de la dfaite, s'embarqua pour l'Afrique, mais devant ses troupes dmoralises et indisciplines  tira la conclusion qu'il ne lui restait plus rien faire .

ce moment-l, Salluste fait apparatre un nouveau personnage, Quintus Caecilius Metellus, lu consul pour l'anne 109 et charg de conduire la guerre contre Jugurtha. Il se fait accompagner par deux lgats, Publius Rutilius Rufus et Caius Marius que Jugurtha avait rencontrs au cours du sige de Numance, vingt-cinq ans plus tt. Les adversaires se connaissaient donc bien, et les dispositions prises montrent quel point les Romains craignaient le roi des Numides :

 Jugurtha tait, en effet, si fcond en ruses, il avait une telle connaissance du pays, une exprience militaire si grande, qu'on ne savait ce qu'il fallait redouter le plus : son absence ou sa prsence, ses offres de paix ou de combat.  [25]

Les diffrents pisodes qui ont marqu la lutte que Jugurtha soutint contre Metellus et ses lieutenants sont parmi les plus comments mais aussi les plus controverss du texte de Salluste. Les historiens modernes ont, en effet, tent, chaque fois que cela tait possible, d'identifier les sites o eurent lieu des combats en suivant le texte de Salluste et, en les plaant ainsi sur une carte, de reconstituer le droulement de ce qu'on qualifie communment de campagnes de Metellus.

suivre de si prs le texte de Salluste, qui n'tait pas un gographe, loin s'en faut, on risque de tomber dans certaines exagrations, notamment celle des auteurs du  problme de Cirta  qui proposent de revoir toute la gographie politique de l'Afrique ancienne, en remplaant par exemple Cirta (Constantine), capitale de la Numidie par Cirta Nova Sicca (Le Kef), et en rduisant le thtre des oprations de la guerre contre Jugurtha une partie seulement de l'actuelle Tunisie [26]. Or, les distances comme la dure et l'importance des oprations ne sont pas toujours donnes avec exactitude par Salluste qui se contente souvent d'allusions. Gsell crivait dj, dans son Histoire ancienne de l'Afrique du Nord [27] :  En telle matire, Salluste ne se pique pas de la prcision et de l'exactitude rigoureuse du grand historien grec Thucydide. Aussi, nous est-il assez malais de rtablir la suite chronologique des faits qui nous sont prsentes, et impossible de reconstituer l'ensemble des oprations militaires, en les plaant dans leur milieu gographique. D'autres textes nous permettent de constater l'omission par Salluste d'un vnement qui nous parait fort important : la perte de Cirta, dont Metellus s'tait empar en 108, et qui en 106 n'appartenait plus aux Romains. 

Les campagnes de Metellus se sont droules au cours des annes 109 et 108 avant Jsus-Christ. Encore une fois, Jugurtha va avoir mobiliser l'nergie et les ressources de la Numidie pour affronter un ennemi dont les troupes ont t grossies et rorganises. Celles-ci pntrent en Numidie et occupent la place de Vaga (Beja) qui tait un important march agricole.

La premire bataille s'est droul, non loin de la, prs du fleuve Muthul, dont l'identification a une grande importance (l'Oued Mellegue d'aprs Gsell, l'Oued Tessa, d'aprs les travaux de Saumagne).

Jugurtha, sans abandonner les mthodes de gurilla qu'il avait commenc d'appliquer contre l'arme romaine, a tent cependant, durant l't 109, une opration de grande envergure au cours de laquelle Salluste nous le montre en train d'exhorter ses troupes et les encourager dfendre leur pays :

 Ensuite, il se mit parcourir, un un, escadrons et manipules, les exhortant, les conjurant de se souvenir de leur glorieux pass et de leur rcente victoire, et de dfendre leur pays et leur roi contre la rapacit des Romains :  Ceux qu'ils vont combattre, une fois dj ils les ont vaincus et fait passer sous le joug. En changeant de chef ils n'ont pas chang d'me. Tout ce qu'un gnral doit faire pour assurer ses troupes les meilleures conditions de combat, il l'a fait. Ils ont l'avantage du terrain. Ils sont exercs au combat, l'ennemi ne l'est pas ; et ils ne lui sont pas infrieurs en nombre. Qu'ils se tiennent donc prts et rsolus pour fondre sur les Romains au premier signal. Le jour est venu qui va voir soit le couronnement de tous leurs efforts et toutes leurs victoires, soit le commencement de leur ruine.  Il trouve un mot pour chaque combattant. Quand il reconnat un soldat qui a reu de lui une rcompense, il lui rappelle cette faveur et le donne en exemple aux autres. Selon le caractre de chacun, il promet, menace, supplie, bref, use de tous les moyens pour exciter leur courage.  [28]

Ainsi, en vritable chef militaire, Jugurtha dployait-il une activit inlassable. On retrouvera ce trait de caractre tout au long de sa rsistance.

 Jugurtha ne reste pas inactif. On le trouve partout. Partout il exhorte ses soldats. Il recommence le combat. Toujours la tte des siens, tantt il vole leur secours, tantt il attaque ceux des ntres qui flchissent, tantt il combat de loin ceux qui tiennent ferme.  [29]

Les Romains dcidrent alors d'employer une autre tactique, celle de la terre brle, car Jugurtha demeurait irrductible. Mais le roi s'en tenait la stratgie de la gurilla et du harclement des troupes romaines, dont il fit un vritable art militaire :

 Drobant soigneusement ses dplacements par des marches nocturnes travers des routes dtournes, il surprenait les Romains en train d'errer isoles... Partout o il savait que l'ennemi devait passer, il empoisonnait le fourrage et les rares sources qu'on rencontrait dans la rgion. Il s'en prenait tantt Metellus, tantt Marius. Il tombait sur la queue de la colonne et regagnait ensuite prcipitamment les hauteurs les plus proches, pour revenir la charge aussitt aprs, harcelant, tantt l'un, tantt l'autre. Jamais il n'engageait le combat mais, aussi, jamais il ne laissait un instant de rpit l'ennemi, se contentant de contrarier tous ses desseins.  [30]

La seconde bataille de l'anne 109, qui dut se drouler vers le dbut de l'automne, jeta une ombre sur les oprations militaires de Metellus, car elle fut un vritable dsastre de l'arme romaine devant la ville de Zama assige.

Naturellement, le texte de Salluste n'est pas trs accablant pour les Romains et, comme pour ddouaner Metellus des rsultats limits de sa campagne engage avec force et clat, il nous le montre en train de dployer une fbrile activit diplomatique pour capturer Jugurtha par tratrise. C'est ainsi qu'il entra en contact avec Bomilcar, l'un des lieutenants de Jugurtha, et  le sduisit par les plus magnifiques promesses , condition qu'il lui livrt Jugurtha, mort ou vivant.

Bomilcar se mit l'oeuvre et chercha dcourager le roi. Aprs avoir cout un moment les mauvais conseils de son collaborateur, Jugurtha ne put supporter l'ide d'un esclavage ventuel et reprit la lutte de plus belle. Profitant d'un relchement de l'arme romaine, [au cours de l'hiver 109-108] occupe suivre les intrigues de Marius pour accder au consulat et remplacer Metellus, le roi numide organisa le soulvement de la population de Vaga qui massacra la garnison romaine, le jour de la fte des Cereres. Une violente politique de rpression suivit ce  coup  de Vaga.

 Cependant Jugurtha, ayant renonc se rendre et rsolu de recommencer la guerre, s'y prparait avec une ardeur fbrile. Il levait des troupes, cherchait gagner par la terreur ou par l'appt des rcompenses les cits qui s'taient dtaches de lui, fortifiait les places, faisait rparer les armes, en achetait de nouvelles, des traits, des projectiles de toute sorte, pour remplacer ceux qu'il avait livrs dans l'espoir d'une paix. Il attirait lui les esclaves des Romains, s'efforait de corrompre les soldats de nos garnisons. Pour tout dire, il n'y avait pas de moyen qu'il ne tentt, d'argument qu'il ne fit valoir, d'occasion qu'il ne ngliget.  [31]

L'chec du complot contre Jugurtha fut galement le dbut d'une nouvelle vie pour le roi dont certains familiers comme Bomilcar ou Nabdalsa avaient trahi la confiance.   partir de cette poque, il ne connut plus de repos, ni de jour ni de nuit... Au fond ce qu'il craignait, c'tait la trahison, et il croyait pouvoir y chapper en multipliant ses dplacements, jugeant que l'excution de tels desseins ncessite toujours un temps plus ou moins long avant que s'offre un concours de circonstances favorables.  [32]

Pour l'arme romaine galement, la campagne de l'anne 108 est marque par un changement dans la stratgie. Metellus, aprs une attaque surprise au cours de laquelle il ne russit cependant pas vaincre Jugurtha, dcida de pntrer au cur du pays numide et d'engager de longues oprations o il s'attaquerait aux centres qui soutenaient Jugurtha.

Thala, ville du sud,  dont l'emplacement est discute  [33], la population a rsist quarante jours au sige que lui imposaient les Romains.  Les dfenseurs voyant leur ville perdue, transportrent tous leurs biens, tout l'or et l'argent au palais, et livrrent tout aux flammes : le palais, les trsors et leurs corps, prfrant la mort la servitude.  [34]

Ainsi, les effets escomptes par les oprations de Metellus se rvlaient inefficaces, puisqu'aprs la perte de Thala, Jugurtha entreprit de former une arme parmi les populations du sud de la Numidie, et renfora ses positions par une alliance avec le roi de Maurtanie, son beau-pre, Bocchus.

 Donc, les armes se runissent en un lieu convenu entre les deux rois. L, aprs un change de serments, Jugurtha cherche par son discours exciter l'ardeur de Bocchus : les Romains, peuple injuste d'une rapacit sans frein, sont les ennemis de l'humanit. Le motif de leur guerre contre Bocchus est celui-l mme qui les arme contre lui, Jugurtha, et contre tant d'autres, c'est leur soif de domination. Ils voient un ennemi dans toute puissance autre que la leur. Aujourd'hui Jugurtha. Hier Carthage, le roi Perse. Demain tout peuple, quel qu'il soit, s'il est trop riche leur gr.  [35]

Les deux rois s'avancrent alors vers l'est, en direction de Cirta que Metellus avait occupe et o il avait fait  entreposer son butin, ses prisonniers et ses bagages . Mais le proconsul romain refusait le combat et se protgeait dans un camp retranch. C'tait la fin de l'anne 108 et voici que des nouvelles de Rome lui apprirent que son lgat Marius venait d'tre lu consul charg de conduire la guerre en Numidie. Marius intriguait depuis longtemps contre Metellus et entretenait des rapports avec un demi-frre de Jugurtha, nomme Gauda.

Comme son prdcesseur, Marius recruta de nouveaux et importants contingents pour rentrer en Numidie. Il y avait dj une importante arme d'occupation, mais, faute de prcisions, il est difficile d'avancer le moindre chiffre. Les combats reprirent au printemps de l'anne 107 et Marius, poursuivant la tactique de Metellus, s'efforait de couper Jugurtha de ses bases d'appui et de ravitaillement. N'ayant enregistr aucun succs, il voulut, l'exemple de son ancien chef, s'emparer d'une ville du sud. Ce genre d'oprations frappait l'opinion publique Rome et permettait aux militaires de recevoir une aide accrue.

la fin de l't, Marius russit occuper Capsa (Gafsa) qui  fut livre aux flammes. Les Numides adultes furent massacrs ; tous les autres vendus comme esclaves... . Cet acte, Salluste le reconnat, tait contraire aux lois de la guerre. Le deuil et le carnage se rpandaient partout [36]. L'auteur passe ensuite sous silence tout ce qui a pu se produire au cours de l'hiver 107 jusqu'au printemps 106 o une place forte situe la limite de la Numidie et de la Maurtanie, prs du fleuve Muluccha (Moulouya), tomba aux mains des Romains qui purent s'emparer du trsor de Jugurtha. Cette longue expdition travers toute la Numidie, et sur laquelle Salluste ne dit mot, fait l'objet de discussion entre les historiens.

Comment expliquer, en effet, que Salluste ne mentionne pas un trajet aussi long, surtout quand il ajoute que le questeur Lucius Cornelius Sulla (Sylla) a rejoint Marius jusqu'au fortin de la Muluccha ? Sur les invraisemblances du texte de Salluste, est-il utile de rpter qu'il n'existe pas d'autre texte qui permette de le corriger ou de le complter ? Cependant, il est constater que la guerre mene par les Romains contre Jugurtha avait pris une tournure particulire et surtout qu'elle se poursuivait depuis plus de quatre ans.

l'arrive du questeur Sylla, il n'tait pas impossible que, forts d'un gros apport de troupes, le consul Marius puis son questeur cherchrent occuper le pays et risquer de s'enfoncer profondment travers la Numidie.

 Cependant Jugurtha, qui venait de perdre Capsa et plusieurs autres places importantes, ainsi qu'une grande partie de ses trsors, avait demand Bocchus d'amener au plus tt ses troupes en Numidie : le temps tait venu, selon lui, de livrer bataille... Bocchus rejoignit Jugurtha la tte d'une arme considrable et tous deux, ainsi runis, marchrent contre Marius qui tait en train de regagner ses quartiers d'hiver.  [37]

Juste avant l'hiver 106, peut-tre en octobre, eurent lieu deux batailles, spares par un intervalle de quelques jours, que se livrrent les deux armes. Au cours de la premire, favorable l'arme de Jugurtha et de Bocchus, Marius avait russi chapper un dsastre et un massacre de son arme. Jugurtha engagea la seconde bataille prs de Cirta :

 Marius se trouvait alors l'avant-garde o Jugurtha dirigeait en personne la principale attaque. la nouvelle de l'arrive de Bocchus, le Numide s'clipse discrtement et accourt avec prcipitation, suivi d'une poigne d'hommes, du ct o combattent les fantassins de son alli. L, il s'crie en latin - il avait appris cette langue au sige de Numance - que  toute rsistance des Romains est vaine, qu'il vient de tuer Marius de sa propre main  ... Ces paroles jettent l'pouvante dans nos rangs.  [38]

Grce cette ruse de Jugurtha, les Romains faillirent connatre une seconde dfaite, mais l'intervention de Sylla renversa les chances et la rencontre fut dfavorable aux deux rois. Bocchus, dcourage, chercha ngocier, tandis que Jugurtha poursuivait, infatigable, la lutte contre Marius. Mais ce dernier, probablement sous l'influence de Sylla, au lieu d'oprations hasardeuses et difficiles dans lesquelles s'enlisait l'arme romaine, prfra la voie des pourparlers avec Bocchus.

Les Romains voulaient amener Bocchus leur livrer Jugurtha. Hsitant, Bocchus finit par faire croire Jugurtha que des tractations taient en cours avec les Romains pour la signature d'un accord.

Jugurtha lui fit rpondre qu'il tait  prt signer et accepter toutes les conditions mais qu'il n'avait que peu de confiance en Marius. Combien de fois a-t-on dj sign avec les gnraux romains des traits de paix qui sont demeurs sans valeur !  [39]

Il proposa donc Bocchus de lui livrer Sylla contraignant ainsi Rome signer. Le roi maure fit mine d'accepter cette dernire proposition tout en prparant un guet-apens qui lui permit de livrer Jugurtha  charg de chanes  Sylla. Ce dernier le conduisit chez Marius [40], en automne de l'anne 105.

Fidle soutien des Romains, le roi Bocchus fut rcompens en ajoutant ses tats ceux du Numide qu'il avait trahi.

Le rcit de Salluste s'arrte presque net ce point, passant sous silence la fin tragique rserve l'aguellid numide qui avait prement dfendu l'indpendance de sa patrie. Plusieurs annes de guerre avaient t ncessaires pour tenter de venir bout du redoutable Jugurtha que l'on considrait, en Italie mme, comme un second Hannibal. Et encore ne fut-il pris que par tratrise...

C'est Plutarque qui nous a transmis un rcit dtaill de l'excution de Jugurtha qui eut lieu, le 1er janvier 104, pendant le triomphe de Marius :

 Revenu d'Afrique avec son arme, il (Marius) clbra en mme temps son triomphe et offrit aux Romains un spectacle incroyable : Jugurtha prisonnier ! Jamais aucun ennemi de ce prince n'aurait jadis espr le prendre vivant, tant il tait fertile en ressources pour ruser avec le malheur et tant de sclratesse se mlait courage !... Aprs le triomphe, il fut jet en prison. Parmi ses gardiens, les uns dchirrent violemment sa chemise, les autres, presss de lui ter brutalement ses boucles d'oreilles d'or, lui arrachrent en mme temps les deux lobes des oreilles. Quand il fut tout nu, on le poussa et on le fit tomber dans le cachot souterrain... Il lutta pendant six jours contre la faim et, suspendu jusqu' sa dernire heure au dsir de vivre...  , il aurait t trangl, selon Eutrope, par ordre de Marius [41].

C'est dans la prison du Tullianum, sur le Forum romain, que l'illustre condamn subit ces ultimes supplices. Ses deux fils, qui avaient prcd le char du triomphe, furent envoys Venusia, o ils passrent leur vie dans la captivit.

Le roi du Pont, Mithridate, reprocha aux Romains leur barbarie envers le petit-fils de Massinissa.  Si l'action de Jugurtha fut un essai conscient d'unir tous les Berbres dans une guerre patriotique, c'est en vain qu'on cherchera une preuve dans Salluste, car Jugurtha n'y est que prtexte un jugement moral sur Rome, et ses chefs  [42], crit A. Laroui, dans un de ses rcents ouvrages, propos du texte du Bellum Jugurthinum qui constitue pratiquement notre seule source d'tude du roi numide.

Effectivement, toute la premire partie de l'oeuvre de Salluste, qui va de la jeunesse de Jugurtha jusqu' sa rsistance Metellus, a toujours constitu un obstacle pour la recherche d'une histoire impartiale. Les vnements de la guerre dite de Jugurtha nous apprennent finalement peu de choses sur ce personnage, hormis quelques dtails sur sa jeunesse et sa vie de rsistant. Mais que fut le roi ? Comment administrait-il son royaume ? Quelles taient ses ressources ? Cela Salluste ne le dit pas et aucun auteur ancien ne s'en est soucie, laissant ainsi un aspect important de la vie de cet homme dans l'ombre. C'est ce qui rend d'ailleurs Jugurtha si nigmatique et si attirant la fois.

Pour la majorit des chercheurs qui se sont intresss Salluste et son oeuvre, la  Guerre de Jugurtha  est considre plutt comme une oeuvre de composition harmonieuse o la recherche de l'effet dramatique est prdominant. On peut se demander galement dans quelle mesure le sjour de Salluste en Afrique a pu le prparer raconter la guerre de Jugurtha, car finalement ces vnements n'ont t pour lui qu'une occasion pour s'attaquer la noblesse et montrer les dommages causes la rpublique romaine par l'aristocratie matresse de l'tat depuis la chute des Gracques.

C'est sur cette toile de fond qu'apparat la forte personnalit de Jugurtha, en mme temps que tout le tragique de la situation du royaume numide dont l'indpendance va tre rendue de plus en plus illusoire au fur et mesure que Rome s'engage dans sa politique coloniale.


Notes :

  1. Salluste, son nom entier est Caius Sallustius Crispus, n vers 87 avant Jsus-Christ Amiterne, l'une des plus anciennes villes du pays des Sabins. C'est en suivant l'exemple de bien de ses compatriotes que Salluste  descendit  Rome y chercher honneur et fortune. Aprs une vie politique assez agite, il suivit le parti de Csar qui le dsigna d'ailleurs gouverneur de la nouvelle province d'Afrique, en 47 avant Jsus-Christ. Il amassa en Afrique une fortune scandaleuse qui lui permit, une fois retir de la vie politique, de faire construire une somptueuse maison entoure de de jardins. Salluste mourut en 35 avant Jsus-Christ.
  2. Aprs la victoire de Csar Thapsus, en 46 avant Jsus-Christ, le roi de Numidie Juba 1er s'tait donn la mort. Csar runit alors la partie orientale de ce royaume aux possessions de Rome appeles jusque-l Provincia Africa. Ces dernires prirent le nom d'Africa Vetus, tandis qu'on donnait le nom d'Africa Nova la nouvelle province.
  3. Dans la dynastie numide existait un vritable got littraire : Mastanabal, pre de Jugurtha, tait vers dans les lettres grecques, selon le tmoignage de Tite-Live. Hiempsal qui a rgn longtemps avait un penchant pour les uvres puniques et crivait lui-mme dans cette langue. Plus tard, Juba II, petit-fils de Hiempsal, fut, on le sait, l'un des plus grands crivains de son temps. Malheureusement il ne nous est pratiquement rien rest de leurs uvres.
  4. Le mausole appel improprement Soum'a du Khroub, proximit de Constantine, a probablement servi de tombeau au clbre aguellid Massinissa.
  5. Fort peu tendu tait ce territoire de prs de 25 000 km qui occupait le nord-est de la Tunisie.
  6. Bellum Jugurthinum, LXV, traduction de Ch. Saumagne, La Numidie et Rome, Massinissa et Jugurtha, Paris, 1966, p. 103.
  7. Ch. Saumagne, op. cit., p. 103.
  8. St Gsell, Histoire ancienne de l'Afrique du Nord, t. VII, reimp., Osnabruck, 1972, p.140.
  9. La guerre d'Espagne avait commenc en 154 avant Jsus-Christ.
  10. Bellum Jugurthinum, VII.
  11. Ch.Saumagne,op.cit.,p.14.
  12. G. Camps, Aux origines de la Berbrie, Massinissa ou les dbuts de l'Histoire, dans Libyca, t. VIII, 1er sem. 1960, p. 241.
  13. BellumJugurthinum,lX.
  14. Ibid.,XIII.
  15. Ibid., XVI.
  16. Ibid., XIX.
  17. Ibid.,XXVIII.
  18. St Gsell, op.cit., pp. 154-155.
  19. Bellum Jugurthinum, XXXI.
  20. Ch.Saumagne, op.cit., pp.216-217.
  21. St Gsell, op.cit., p.168.
  22. Ch. Saumagne, op. cit., p. 196.
  23. BellumJugurthinum,XXXV.
  24. Ibid, XXXVIII-XXXIX.
  25. Ibid, XLVI.
  26. A. Berthier, J. Juillet, R. Charlier, Le  Bellum Jugurthinum  de Salluste et le problme de Cirta, dans Recueil des Notices et Mmoires de la Socit Archologique de Constantine, t. LXVII, 1950-1951, p. 3 104.
  27. Ch. A. Julien, Histoire de l'Afrique du Nord, Paris,1968,t.I, p. 116.
  28. BellumJugurthinum.XLIX.
  29. Ibid.,LI.
  30. Ibid., LIV-LV.
  31. Ibid., LXVI.
  32. Ibid., LXXII.
  33. Ch. A. Julien, op. cit., p. 116.
  34. M. Kaddache, L'Algrie dans l'Antiquit ; Madrid, 1972, p. 88.
  35. Bellum Jugurthinum, LXXX.
  36. Ibid., XCI-XCII.
  37. Bellum Jugurthinum, XCVII.
  38. Ibid., CI.
  39. Ibid., CXII.
  40. Ibid., CXIII.
  41. Plutarque, Vie de Marius. Voir galement Le Gall,  La mort de Jugurtha  dans Revue de Philologie de littrature et d'histoire ancienne, t. XVIII, 1944 pp. 94-100
  42. A. Laroui, L'Histoire du Maghreb, Essai de synthse, Paris, 1970, p. 35.

Bibliographie :

  • SALLUSTE, Bellum Jugurthinum, trad. par G. Walter, coll. La Pliade, Paris, 1968.

  • GSELL (St), Histoire ancienne de l'Afrique du Nord, t. Vll, Paris, 1928, rimp., Osnabrck, 1972.

  • BERTHIER (A.), JUILLET (J.), CHARLIER (R.),  Le Bellum Jugurthinum de Salluste et le problme de Cirta  , dans Recueil de Constantine, t. LXVII, 1950-l951, pp.3-144.

  • SAUMAGNE (Ch.), La Numidie et Rome, Massinissa et Jugurtha, Paris, 1966.

  • CAMPS (G.),  Aux origines de la Berberie, Massinissa ou les debuts de l'Histoire , dans Libyca, Archeologie-Epigraphie, t. VIII, 1er sem. 1960, pp. 3-320.

  • JULIEN (Ch.-A.), Histoire de l'Afrique du Nord, Algrie-Tunisie-Maroc, Paris, 1952, rd. 1968.

  • LA PENNA (A.),  L'interpretazione sallustiana della guerra contra Giugurtha , dans Annali della Scuola Normale Superiore di Pisa, t. XXVIII, 1959, pp. 45 86 et 243 284.