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par LSA Oulahbib poste le 19/03/2005
« On condamne les Berbères à un rôle entièrement passif lorsqu’on les
imagine, dès le début de l’Histoire, recevant de l’Orient une
civilisation toute formée qu’ils acceptèrent avec un plus ou moins grand
enthousiasme » .
« Ce rôle de vecteur de l’arabisation qu’a joué la colonisation ne se
réduit pas aux retombées objectives d’une intrusion déstabilisatrice :
il y a bien en cette matière une intervention volontaire de l’autorité
française. L’École, l’institution juridique et administrative coloniales
contribuent à la diffusion de l’arabe en zones berbères. Un autre
secteur où cette action est particulièrement flagrante est celui de la
nomenclature onomastique officielle française, que ce soit la toponymie,
l’ethnonymie ou l’anthroponymie. Au lieu d’enregistrer simplement les
noms de lieu, de tribus ou de familles dans leur forme locale berbère,
l’administration française s’est ingéniée à arabiser les noms propres
dans les régions berbérophones : les Ayt-...et les U-...sont devenus des
Beni...,Ouled...et Ben... ; les Asif...se sont vus naturaliser en
Oued... La forme même des toponymes a le plus souvent été arabisée :
Iaazzugen devient Azazga ; Iwadiyen, Ouadhias ; Imcheddalen, Mchedillah
; Iaazzuzen, Azouza. Et le comble sera atteint avec l’établissement,
proprement surréaliste , de l’état-civil, notamment en Kabylie. Non
seulement on arabise les noms de famille traditionnels, mais très
souvent on en donne d’autres, parfaitement arbitraires, le plus souvent
arabes ou de forme arabe. Deux exemples entre mille : les Ihedduchen du
village d’Azouza deviennent à l’état-civil des « Bachir-Chérif », à
Adeni, les Ijlili seront désormais des « Chaker ». D’où la situation
aberrante actuelle où les gens ont un nom « berbère » lorsqu’ils
s’expriment en berbère et un nom « d’état-civil » quand ils utilisent le
français ou l’arabe. On connaît d’ailleurs le contexte précis dans
lequel s’est produit (dans les années 1880 pour ce qui est de la
Kabylie) ce processus d’arabisation des noms propres berbères : à
l’époque, l’administrateur français avait en général une formation
arabisante et ses collaborateurs indigènes étaient soit des arabophones
extérieurs à la région, soit des berbérophones lettrés ayant une
instruction coranique, presque toujours issus des familles religieuses
maraboutiques. L’arabe a tout naturellement servi de modèle de référence
permanent dans cette activité de nomination menée par la France.
Le nom et le pouvoir de nommer étant un aspect fondamental de
l’identité, l’institution coloniale, à travers cette imposition, niait
l’autonomie des groupes berbères et les insérait automatiquement dans le
creuset arabe ».
Pour comprendre la souffrance de l’étouffement que suscite le processus
de minorisation décrit à l’instant, il faut avoir déjà ressenti au plus
profond de soi l’humiliation de voir le nom de son village, son propre
patronyme, modifié, changé, arraché. Jeté au loin. Hier. Et aujourd’hui.
Oui, aujourd’hui, et comment ne pas y ressentir un malaise lorsque, dans
son propre pays, une langue, encore plus étrangère que le français,
(puisqu’elle n’est même pas parlée au quotidien ), ne se prétend pas
telle, étrangère, mais exige d’être reconnue comme langue maternelle ;
sous le seul prétexte qu’elle serait déjà la langue unique de la foi
légale et l’expression d’un passé prétendu glorieux ; une langue, même
pas issue du cru, comme les parlers populaires d’Afrique du Nord, vient
du fond de l’Orient pour imposer son orbe. Alors que la Berbérie se
situe, elle, en Afrique. Semble-t-il. Dans tout son Nord. Et lorsqu’elle
parle, et écrit, aujourd’hui, elle le fait bien plus en français et en
berbère qu’en arabe littéraire...
Certes, le fait que le berbère s’écrive semble récent. C’est d’ailleurs
l’argument dernier de certains berbères arabophones s’appuyant sur le
passé historique de l’emploi de la langue arabe, ou sur le fait que même
si Augustin a été ce chrétien enfin reconnu comme Berbère il n’empêche
qu’il a écrit plutôt en latin. Oui, mais au même titre que les Perses,
les Kurdes, les Juifs, qui se sont servis de l’araméen, devenu l’arabe ,
comme langue véhiculaire. Par ailleurs, les Berbères ont eu une
écriture, et point seulement celle préservée par les Touaregs, puisque
les historiens anthropologues, (tels Charles-André Julien, Gabriel
Camps), relatent qu’en 744, lors de l’hérésie islamique dite portée par
les Berghawata (au Maroc atlantique), Salih écrivit un nouveau Koran.
Cette dite hérésie dura trois siècles. Elle fut noyée dans le sang.
Mais qui exige, à nouveau, un tel renoncement ? Des Berbères,
uniquement, cette fois. Des Berbères demandent aux Berbères de renaître
dans une autre peau avec une autre langue, un passé artificiel greffé en
guise d’Histoire. Et pour justifier mais aussi imposer ce qui ne reste,
en fin de compte, que leur seul choix, ils vont parler de « mythe kabyle
» -qui a supplanté aujourd’hui la locution « complot berbériste » - pour
tout ce qui a trait, d’une part, au passé authentiquement chrétien de la
Berbérie (aujourd’hui en plein renouveau, en particulier sous sa forme
protestante), et, d’autre part, au fait que certains Français, en
particulier les Pères Blancs, aient voulu précisément aider à la
Renaissance d’un tel passé en Kabylie, ce qui a fait croire qu’il
s’agissait de la politique même de l’Administration française, ce que
dément en le démontrant rigoureusement Salem Chaker nous l’avons vu plus
haut. Auto-étouffement. Aucun autre peuple n’agirait de la sorte. Contre
lui-même. Encore une spécificité berbère, alors qu’en Inde il existe 18
langues officielles ...
Quel peuple, où, dans quelle Réserve , subit-on, encore, une telle
descente aux enfers ?
Même aujourd’hui, à l’heure où un nouvel Irak tente de naître, lorsque
le ministre des affaires étrangères irakien du moment est venu (le 3
juin 2004) plaider sa cause devant le Conseil de Sécurité, il s’est
exprimé en anglais et le représentant algérien lui a répondu en...arabe...
littéraire, langue tout à fait étrangère à l’Afrique du Nord, hormis les
cercles religieux. Plus royaliste que le roi...
Bien sûr, le Français s’est exprimé dans sa langue, de même que le
Chilien ou le Chinois, (mais pas le Pakistanais ni l’Allemand). Et
lorsque l’Irakien a répondu au délégué algérien il l’a fait cette fois
en arabe, mais il a repris l’anglais pour répondre aux autres. Comme
s’il voulait signifier que dorénavant la langue véhiculaire, la langue
de travail, était l’anglais et non l’arabe. Et on sentait bien qu’il
avait raison en entendant l’algérien parler un arabe hésitant, ronflant,
un arabe que les Égyptiens avaient l’habitude de se moquer ne comprenant
pas pourquoi les Algériens persistaient à vouloir parler un arabe que
personne ne parle, hormis dans les livres :
"Un jeune algérien éduqué à la Zaytûna et ayant pris le chemin du Caire
à la veille de la guerre crut bon, à son arrivée en Égypte, d’utiliser
l’arabe classique impeccable qu’il maîtrisait parfaitement. Et,
inévitablement, les Égyptiens le regardèrent comme un oiseau rare. Il ne
viendrait en effet à l’idée de personne en Égypte d’avoir honte de
traces dialectales égyptiennes. (...)".
Aussi lorsque l’actuel Président de la République dite « algérienne »
avoue, sans sourciller, et en pleine Kabylie ,
« Nous sommes tous des Berbères, arabisés par l’islam, et c’est l’islam
qui nous réunit aujourd’hui », tout en ayant précisé, antérieurement ,
que : « Le peuple algérien est amazigh et l’arabe qui est la langue du
Coran n’est autre que le support unificateur ».
Il va de soi que M.Bouteflika poursuit et même le justifie en invitant
les Berbères à participer à leur propre étouffement, réitérant le slogan
des Oulémas contemporains avancé dans les années 1950 par leur chef, Ben
Badis : « l’arabe est ma langue, l’islam est ma religion, l’Algérie est
ma patrie », tout en le mettant au goût du jour, -(depuis la prise de
conscience massive, dans la partie Centre Nord Est de la Berbérie : la
Kabylie , de l’année 1980 à l’année 1998, malgré la mise à mort du
chanteur Lounes Matoub, avec une apogée en 2001 après l’assassinat du
lycéen Massinissa Guermah)-, puisque Bouteflika parle explicitement plus
haut de berbère ou amazigh. Sauf que son seul argument consiste à rendre
équivalent une religion, une langue, et une ethnie : « islam » = « arabe
» . Il ne diffère en rien de Nasser qui y insérait, en plus, un système
politique : « (...) Nous n’avons jamais dit (...) que nous avions renié
notre religion. Nous avons déclaré que notre religion était une religion
socialiste et que l’islam, au Moyen Age, a réussi la première expérience
socialiste dans le monde ». Nasser ajoutait (Ibid., Balta, p. 115) : «
Muhammad fut l’imam du socialisme ».
Le fondateur du parti Baath, Michel Aflak, avançait de son côté (Ibid.,
p. 115) : « le souffle du Prophète animera toujours le nationalisme
arabe ».
Le Berbère n’a rien à voir avec ce genre de d’équations. Puisqu’il ne
doit son identité ni à sa religion majoritaire du moment, ni au système
politique et culturel qu’on lui impose depuis plusieurs siècles à la
suite des divers colonisateurs, mais à son Histoire millénaire qui l’a
vu, par exemple, créé et embrassé beaucoup de religions. Dans ces
conditions, au nom de quoi devrait-on imposer aux Berbères une identité
« arabe » qui, par ailleurs, s’estompe dans l’Histoire du monde, tout en
n’ayant duré, en Afrique du Nord, que... cinquante ans ? Quant à la
domination politique et culturelle de l’islam, elle court seulement sur
cinq siècles (VIIIème XIII ème siècle) avant de décliner jusqu’à son
recroquevillement au XIX ème siècle .
L’identité arabo-islamique n’est au fond qu’une parenthèse, un moment de
l’Histoire en général, de l’histoire berbère en particulier qui s’étend
sur au moins cinq fois plus de temps, soit 2954 ans depuis le 12 janvier
dernier (2004) .
Lorsque l’identité arabo-islamique s’est transformée en idéologie avec
le Baathisme, elle n’a eu de cesse de s’accaparer tout ce qui avait pu
penser dans son orbe. Elle a divinisé un livre, et en a fait, en
réalité, une idole puisque si on lui donne un caractère divin, cela veut
dire qu’il faut le suivre, à la lettre, et donc ne plus évoluer, ne plus
décider par soi-même de nommer librement les choses. Ce qui implique,
par exemple, de toujours accepter la lapidation, - coutume que Jésus a
pourtant condamné en disant « que celui qui n’a jamais péché jette la
première pierre » (puisque la lapidation existait bien avant l’islam) -
; ce qui implique aussi d’imposer aux non musulmans, une ségrégation,
dhimi , qui est en fait un racisme puisque loin d’être « protégés », ils
sont en réalité mis à l’écart.
Les Berbères doivent alors admettre qu’en continuant à s’inscrire dans
la voie de la littéralité de la lettre au lieu de s’en tenir à l’Esprit,
ils ne prient plus le même Dieu que leurs ancêtres, ceux comme Augustin
qui ont cru dans la Bible et le Nouveau testament, ancêtres qui ont été
(et sont encore) importants pour nombre d’entre eux. De plus ce serait
contradictoire avec leur nom légué par l’Histoire et qui les suppose
être des Hommes Libres. Et de quelle liberté s’agit-il s’ils ne sont pas
à même de décider que l’arabo-islamisme n’est pas, nécessairement,
l’unique lien avec le Divin ? Or un chantage existe : berbère = bon
musulman donc = arabe au sens de peuple « élu » au plus près d’une
source sacrée. Pourtant le sacré n’a pas à se trouver confondu avec une
ethnie, le religieux avec le politique, le sacré lui-même avec une
langue, quelle qu’elle soit. Parce que ce sont les dimensions du divin
qui sont incréées, et non pas tel ou tel Livre. Ce qui implique qu’elles
se manifestent avant le langage et se perçoivent dans toutes les
langues. Par ailleurs l’humain a été fait libre depuis Adam. Or,
l’idéologie arabo-musulmane ne reconnaît pas cela, il y a donc, bel et
bien, un problème. En soi. Et non pas seulement vis-à-vis de telle ou
telle interprétation plus ou moins « modérée » qu’il s’agirait d’opposer
à une interprétation plus « intégriste ». En réalité, les Berbères,
majoritaires en France et en Belgique, sont en première ligne face à
cette offensive généralisée non seulement de l’arabisme, mais de l’arabo-islamisme
.
Prenons par exemple le dit problème palestinien. Au nom de quoi les
Berbères devraient participer au problème des Arabes souffrant de ne
plus être les dominateurs en Palestine ? En quoi cela concernerait les
Berbères ? Les Arabes refusent en fait de voir les Juifs atteindre eux
aussi le statut d’un Etat. Comme ils le refusent aux Berbères. Les Juifs
ont pu, dans le malheur, mais aussi avec bonheur, retrouver la Terre de
leurs ancêtres. Que des Arabes aient refusé ce retour et préféré s’en
aller plutôt que de vivre en voisins avec les Juifs, libres à eux, cela
ne doit pas nous concerner.
Rappelons-nous également la première guerre du Golfe. Des Berbères ont
compati, des arabophones également, en se sentant « bafoué en tant que
groupe, je dirais même en tant que Umma » alors qu’il ne s’agissait pas
du guerre contre les Musulmans ni contre les Arabes, mais contre une
invasion du Koweït par Saddam Hussein en vue de s’emparer à terme de
toute la région, pétrole et lieux saints en priorité, pour refonder le
Califat et, de là, repartir à la conquête du monde ; la seconde guerre
du Golfe a interrompu cette tentative, même si depuis le 11 septembre
2001, d’autres arabo-islamistes, avec un drapeau religieux, poursuivent
le combat en cherchant à faire tomber l’Arabie Saoudite, et à tout faire
pour que l’Irak actuel ne se stabilise pas. Citons à nouveau le
doctrinaire Baathiste Michel Aflak pour se rendre compte du tenant d’un
combat qui n’est pas celui des Berbères : « (...) « Le nationalisme
arabe a écrit Michel Aflak, n’est pas une théorie, mais source de
théorie ; il ne se nourrit pas de la pensée, car il nourrit toute pensée
; il ne peut être utilisé par l’art, car en lui prend source et âme tout
art ; entre lui et la liberté, il ne peut y avoir opposition, car il est
la liberté, en tant qu’elle prend son chemin »
Les Berbères n’ont pas à s’inscrire dans ce combat qui ne cherche qu’à
perpétuer ou à retrouver une domination perdue. Ce n’est pas parce
qu’ils partagent, pour la majorité d’entre eux, la même religion que les
Arabes qu’ils doivent se sentir automatiquement solidaires de leur
désespoir stratégique à ne plus compter dans l’Histoire du monde du fait
de leur refus, viscéral, de la Modernité, c’est-à-dire de la liberté de
penser et d’entreprendre dans le respect de soi et d’Autrui.
Les Berbères n’ont pas, de part leur Histoire qui puisent ses racines
bien plus haut encore dans le Temps que celui des Arabes, à dériver
ainsi dans une position de plus en plus contradictoire avec toute leur
Histoire puisque celle-ci les a vu tout de même refuser, à terme, le
joug, aussi justifié soit-il.
Les Berbères se doivent donc de trancher.
Soit ils considèrent que leur avenir continue à s’inscrire dans le
Coran, dans le giron de cette nouvelle religion qui se nomme Islam,
"soumission à Dieu" , et ils deviennent, de plus en plus, "arabes",
c’est-à-dire "élus", -même s’ils pensent le contraire en se disant que
beaucoup de peuples sont musulmans sans être "arabes" alors qu’ils le
deviennent nécessairement en récitant la langue religieuse et, surtout,
pour les Berbères, parce qu’ils sont bien plus liés à l’Histoire de
l’Arabie que les Perses, les Pakistanais et les Indonésiens. Soit, ils
préfèrent rester fidèles à ce que l’arabo-islamisme veut précisément
extirper d’eux-mêmes, à savoir leurs racines juives et chrétiennes, tout
en leur faisant croire qu’il les intègre alors qu’il les dissout, les
désintègre en un quelque chose qui n’a plus rien à voir . S’ils
choisissent cette voie, cela ne veut pas dire qu’ils deviennent
nécessairement Juifs ou Chrétiens. Mais qu’ils se libèrent d’une
injonction culpabilisante qui les somment de devenir arabes s’ils
veulent être de bon musulmans.
En refusant ce chantage, en affirmant que le lien à Dieu est privé, et
même qu’il peut être nié, bref, que le Berbère est un humain, avant
tout, cela implique qu’il est libre de croire et surtout d’être ce qu’il
veut. Voilà ce qu’il faut leur dire. A qui ? Déjà aux Berbères qui
pensent uniquement pouvoir respirer que s’ils se sentent "arabes", élus,
et donc bascule dans une antimodernité réduisant la démocratie aux
bourrages des urnes et à la technique des armes, tout en permettant que
des îlots de territoire servent de fromage pour le tourisme
international que leurs prêcheurs n’ont de cesse de dénoncer par
ailleurs.
Nous allons observer cet étouffement historique dans une première
partie, tout en observant ensuite un cas d’école.
LSA Oulahbib
source: emazighen/forum
www.emazighen.com |