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Référence : Issyad Ag Kato 2003
Le développement durable, une
chance pour les femmes et la culture touarègues du Niger
Conférence sur le statut privilégiée de la femme touarègue et
son évolution actuelle
Survie
d'un matriarcat
Le statut de la femme a, depuis un
certain temps constitué un sujet de préoccupations dans le monde, au
point qu'une journée internationale lui a été consacrée. Cela se
justifie par la place qu'elle occupe dans la société et surtout par
le rôle qui est le sien dans le cadre de l'épanouissement de la
cellule familiale et de toute la société. Ce statut fait apparaître
des spécificités socioculturelles importantes liées aux modes de vie
des communautés, à leurs cadres naturels de vie et de certaines
contingences exogènes. Son évolution part toujours d'un héritage
historique propre à chaque communauté.
Chaque société a eu son propre
cheminement et la femme a toujours eu à se battre pour préserver son
intégrité et ses droits, garder des acquis, et assurer son avenir au
sein d'une société qu'elle voudrait plus égalitaire.
Chez les touaregs la charpente de la société est structurée
autour de la femme. Elle est la matrice de cette culture. C'est de
la lignée maternelle que se transmettent les pouvoirs qui sont ceux
d'une aristocratie guerrière.
Dans l'institution maritale, elle joue le rôle central depuis le
mariage, jusqu'à l'éducation des enfants en passant par la gestion
du foyer. La femme touarègue a non seulement droit à la propriété,
mais tout ce qui matérialise la cellule familiale lui appartient en
commençant par la tente et son contenu. En cas de séparation,
l'homme n'a droit qu'à son apparat au sens strict du terme. C'est
lui qui part du foyer et le laisse intact pour être livré à
l'incertitude.
" Sans exagérer, l'homme touareg est perçu ici comme simple
géniteur et pourvoyeur des moyens matériels de subsistance. Il
affronte les dangers de part sa constitution physique et son
penchant naturel et les acquis de sa féroce lutte contre la nature
sont confiés à l'intelligence subtile de la femme pour les gérer et
les préserver de la déperdition".
L'apogée de l'histoire maghrébine africaine des touareg a été faite
par des reines telles KAHINA (reine de Numidie , actuel Maghreb) et
TIN HINANE reine des Kel Ahaggar, des reines qui se sont imposées
plusieurs siècles avant l'Islam des rives méditerranéennes aux
confins sud du Sahara . Avec elles, le matriarcat qui leur donne
droit à tout le pouvoir et à toute prise de décision s'est imposé
davantage à la société touarègue. Le résultat de cette prépondérance
matriarcale et de cet engagement subtilement féminin, a consacré
définitivement le droit du fils de la sœur de l'Aménokal ( chef
suprême des Touaregs) à prendre la relève du pouvoir aristocratique.
Comme cela on est sûr de préserver l'héritage génétique matriciel.
La femme touarègue est aussi le support sur lequel repose toute la
vie économique et l'avenir de la communauté. Elle propose les
alternatives, gère et encadre le campement à l'absence de l'homme et
participe à toutes les décisions en sa présence.
2. LES ATOUTS CULTURELS DE LA FEMME TOUARÈGUE ET
LES CHANGEMENTS SURVENUS
Comme nous le voyons donc, depuis la nuit des temps, la femme
touarègue jouit d'une certaine notoriété. En effet, plus que partout
ailleurs, elle a pu exercer jusqu'au pouvoir suprême. Les cas de
Kahina reine berbère des Aurès ( Algérie) qui a combattu une armée
de conquérants arabe et celui de Tin - Hinan ( Celle des tentes
)l'illustre parfaitement. Des siècles durant, la société touarègue
fut matriarcale, et le pouvoir de commandement se transmettaient par
le biais de la parenté matrilinéaire. N'accédait au pouvoir que le
neveu utérin du précédent Chef. Ceci reste valable dans toutes les
confédérations touarègues, à quelques exceptions près. L'avis de la
femme a toujours été sollicité et pris en compte dans les grandes
décisions qui ont donné un sens et un contenu à la vie de cette
société.
Bien longtemps avant la conférence de Beïjing, la femme touarègue
a eu accès à la propriété, à la liberté d'être, d'expression, de
choisir son partenaire et d'être à l'abri des sévices corporels.
Pour préserver ce fondement culturel de cette société, un code de
conduite dénommé "Asshak" a été institué et imposé aux hommes. Dans
cette démarche éthique morale, l'homme doit gérer son avantage
physique afin de ne pas en abuser sur la femme et les faibles de la
société. Cette règle garantie la totalité des droits de la femme et
fait d'elle le facteur anoblissant l'homme. L'homme qui déroge à
cette règle n'est plus noble et est déchu de ses droits. Il est
banni. Ce sont les femmes qui prononcent cette exclusion. Quel est
l'homme touareg qui risquerait de ne plus être chanté par ces belles
voies à son retour lors des séances musicales d'imzad,que ne fera
t'il pour maintenir leur grâce, même s'il lui faut se surpasser.
Aujourd'hui encore, le plus grand sacrilège dans la société
touarègue est de porter la main sur une femme et les insultes à son
égard sont fortement reprouvées. Aucune atteinte à son intégrité
physique, morale et spirituelle n'est tolérable.
(Pour cela et pour une question de pudeur, et certainement plus
par respect de la femme, la question de la virginité de la jeune
mariée au moment de la consommation du mariage est couverte par un
silence explicitement approuvé).
Le jugement de
la femme est redouté. Elle est régulatrice du comportement dans la
société. Pour ce faire, l'homme a intérêt à apparaître à ses yeux
courageux, généreux et infaillible. A cet effet d'ailleurs, devant
une situation difficile quelconque, que ce soit sur le champ de
bataille ou dans la vie de tous les jours, le jeune touareg ne
pensera jamais aux conséquences de son comportement sur sa propre
personne, mais plutôt ce que diront les jeunes filles au campement.
Avant de rejoindre son mari, l'épouse touarègue a toujours disposé
d'une tente, de meubles et d'animaux de traite selon les capacités
de ses parents. Elle rejoint son mari avec un capital qu'il doit
préserver voire fructifier en accord avec celle-ci. Il convient de
préciser que dans le mariage, c'est le régime de la séparation des
biens qui prévaut. Aucun mari ne peut disposer des biens matériels
inaliénable nommé ébawel de son épouse sans son consentement.
La femme touarègue choisit son mari, ou alors la famille le
choisit avec son accord, surtout lors d’une première union. Sa
préférence est prépondérante même si elle doit obéir elle aussi à
des critères qui préservent la dignité et l'honneur de la famille,
de la tribu ou de la fédération. Sa dot est toujours équivalente à
celle qui a été donnée à sa mère et quelques soit le nombre de
mariages, elle a droit à la même dot. Contrairement aux autres
femmes nigériennes, sa dot ne se déprécie jamais.
Dépositaire de la culture et de la tradition, la femme touarègue a
en charge entre autres, de transmettre la langue et l'écriture
touarègue "Tifinagh" aux générations montantes. Ainsi, la femme
touarègue s'occupe de l'éducation des enfants, de la jeune fille en
particulier, des travaux domestiques et de la surveillance des
animaux.
Bien que musulmane depuis longtemps, la femme touarègue méprise
royalement la polygamie. Elle met à profit le statut que lui confère
la société pour imposer la monogamie. Pour elle, si l'Islam tolère
jusqu'à quatre (4) épouses, il ne contraint par contre aucun mari à
être polygame
D'autre part, la femme touarègue est si adulée que la poésie lui
est essentiellement dédiée. Elle y est décrétée comme un être
chérissable, mystérieux, énigmatique à conquérir. Elle est autant
appréciée pour ses qualités spirituelles, pour son intelligence et
sa vivacité d'esprit que pour sa grâce féminine.
Consciente de son importance et du mythe qui l'entoure, elle
a su exploiter en sa faveur les réalités socioculturelles et
historiques de son milieu. Elle est par ce fait, en position de
force pour exiger et obtenir ce qu'elle veut. Cela est d'autant plus
facile car elle dispose d'une certaine autonomie sur le plan
économique que lui confère le droit à la propriété.
Cette domination des femmes est souvent source de conflits dans
les couples où elle est mal gérée. Cela pourrait expliquer la courbe
élevée des divorces chez les touaregs. En effet comme on peut
facilement le comprendre, face à l'esprit prédateur des hommes, les
femmes opposent une résistance farouche afin de défendre des acquis
millénaires. Cette rude bataille n'est pas gagnée d'avance et ces
femmes perdent du terrain non pas face aux hommes, mais face à la
roue de l'histoire. Le résultat se traduit par des mutations
intervenues dans un nouvel environnement social où la femme
touarègue est entrain de perdre en quelque sorte son "pouvoir".
En effet, son rôle dans la société est entamé par plusieurs
facteurs endogènes et exogènes. Sur le plan éducatif, l'école et la
rue s'occupent désormais de l'éducation des enfants. L'écriture
bèrbère "Tifinagh" dont elle était détentrice et qu'elle
transmettait aux enfants a été supplantée par d'autres langues,
certaines imposées que des vagues de colonisations et d'autres par
les politiques nationales. Des comportements contraires au code et à
l'éthique "Asshak" deviennent quotidiens et la polygamie commence à
rentrer dans les mœurs du fait de la fragilisation de son statut.
Sur le plan économique, la tendance à la sédentarisation qui se
dessine chaque jour davantage, lui "ôte" le privilège de la
propriété de l'habitat. Les sécheresses successives ont détruit les
troupeaux qui constituent son capital économique.
Diaspora et exode ont abouti à la transformation de ces sociétés
Touarègues qui subissent de plein fouet la modernité, sous la forme
d’une «modernisation » brutale qui touche à leur être existentiel, à
l’âme de la société, à son imaginaire, à son rapport à l’autre et à
l’espace. Et surtout a ce qui faisait sa force et son originalité,
son système de parenté matrilinéaire.
Mais la situation "sombre" que commence à vivre la femme touarègue
du fait de ces bouleversements ne doit pas lui faire oublier sa
place dans la société. Elle doit pouvoir s'adapter au nouveau
contexte socioéconomique tout en continuer à être la gardienne et
la dépositaire de la tradition et des valeurs qui lui donnait toute
sa distinction. A cet effet, elle doit prendre conscience de son
nouveau rôle qu'elle pourrait mieux jouer en se scolarisant
davantage tout en gardant sa personnalité culturelle qui fait d'elle
un symbole, une référence. Son héritage culturel énorme peut bien
s'accommoder de toute adaptation. Ainsi elle pourrait mieux que par
le passé participer au développement de la société avec des méthodes
modernes et novatrices, par exemple à travers les associations et en
assurant des postes de responsabilités. Cela lui permettrait aussi
de mieux s'impliquer dans le combat politique, chose déjà incrustée
dans sa culture et son comportement.
. LA FEMME TOUARÈGUE FACE AUX NOUVEAUX
DEFIS DE LA VIE URBAINE
Les nouveaux défis de la vie urbaine et du développement durable
qu'elle implique pour la société touarègue sont de deux ordres :
l'évolution du mode de vie nomade vers un mode de vie sédentaire et
l'influence du modernisme sur la culture traditionnelle.
L'évolution du nomadisme :
sédentarisation et urbanisation
Les cataclysmes naturels tels que les sécheresses et les
conséquences qu'ils entraînent, ont eu un effet dévastateur sur les
modes de vie des touaregs. Cela implique naturellement des
réadaptations qui ont modifié la structure sociale et les rôles
assignés à chacun. A ces phénomènes naturels se sont ajoutés
d'autres à l'échelle humaine comme les conquêtes coloniales ou
culturelles. L'effet conjugué de ces phénomènes, a profondément
modifié la charpente social, économique et politique des touaregs.
Les parcours traditionnels ont été modifiés. Les modes opératoires
de régulation de la société en son sein ont changé, ainsi que les
rapports des touaregs avec leur environnement physique.
Une société ainsi aux abois, perd ses repères. Les hommes vaincus
par l'adversité naturelle et humaine ne peuvent plus sauvegarder des
pans entiers de notre culture. Plus rien ne met la femme touarègue à
l'abri de mutations volontaires ou involontaires. Seule sa force
intrinsèque va la protéger.
Les touaregs appauvris, déstabilisés et désorganisés se rabattent
sur les centres urbains tout en gardant des attaches avec leurs
terroirs. Ici commence une vie écartelée dont les rênes vont leur
échapper. Ce sont les migrations forcées vers les villes. "
« Pendant ces migrations, nous étions obligés de piétiner notre
fierté par nécessité. Les femmes sont certainement celles qui vont
payer le tribut le plus fort. Les migrations de la sécheresse sont
des migrations de la faim et de la misère. Elles peuvent entraîner
le départ de tout le groupe à la recherche d'un milieu plus
accueillant. Les troupeaux décimés ou morts sont revendus à vil prix
(20.000 F la vache à contre 150.000 F en temps normal). Femmes et
hommes affrontent ensemble la détresse, l'oisiveté forcée, la
désespérance de reconstituer un jour le troupeau et de reprendre
l'ancienne vie.»[1]
Les migrations de travail plus anciennes voire traditionnelles,
qui poussent seulement les hommes vers les villes pour
l'approvisionnement sont modifiées dans leur cycle par la
désertification.
Ces migrations représentent une hémorragie drastique pour la
société avec de lourdes incidences sur l'équilibre socioéconomique.
L'influence du modernisme sur la
culture traditionnelle :
Si le sort de ceux qui choisissent l'exode n'est guère enviable,
celui de la femme restée seule au village ou campement l'est encore
moins. Dans le pire des cas, la femme peut se retrouver seule et
chargée de l'entretien de la famille dans les camps vidés par les
hommes partis pour une quête incertaine. L'absence du mari est une
augmentation de la dépendance morale, financière et des
responsabilités. La femme se sent abandonnée seule face à la misère,
à la désespérance, à la maladie ou à la mort, à la tristesse, à
l'incertitude, à l'angoisse etc.
La survie grâce à l'aide alimentaire, à la mendicité, à la
prostitution, sont le lot quotidien de la femme touareg sevrée de
tout soutien économique et culturel. Voilà le tableau sombre de
l'urbanisation forcée que nous avons subie et le premier contact que
les touaregs ont eu avec la modernité. L'exode massif vers les
villes a eu des conséquences désastreuses sur les destins
individuels et collectifs. Il a entraîné de profondes perturbations
sociales qui laisseront de traces indélébiles à la femme. Ces
mutations profondes qui touchent toutes les sociétés traditionnelles
obligeront à des reconversions difficiles et douloureuses. Ces
mutations affectent le tissu social. Les générations de la
sécheresse de 1968 et 1988 en est une parfaite illustration de
générations sacrifiées. Elles ne sont plus porteuses des attributs
essentiels de cette culture millénaire.
Par ailleurs les barrières de classes et de statuts constituant la
hiérarchie traditionnelle restent néanmoins très fortes, mais on a
observe de plus en plus une tendance à l'exogamie qui fragilise la
structure de parenté initiale. Les changements économiques et
sociaux ont eu un impact qui a permis la transgression en milieu
urbain des interdits matrimoniaux. Les femmes qui ont rompu avec la
tradition matrilinéaire, en se mariant en dehors du groupe, se
retrouvent une fois divorcées ou veuves complètement démunies et
fragilisées et amenées parfois à la prostitution. Car rares sont
celles qui ont bénéficié d’une scolarité et d’une formation leur
permettant de s’assumer et de survivre dans un quotidien difficile.
L’Islamisation a également influé sur les règles de parenté
strictes, qui ont longtemps permis au Kel Ahaggar (ceux du hoggar)
de maintenir une organisation politique et sociale stable et de là
une domination. L’endogamie théorique du Touaregs noble subit
actuellement des entorses, le système matrilinéaire s’est vue
progressivement désagrégé par l’influence de l’Islam mais aussi par
des nouvelles conjonctures économiques.
Les changements économiques et sociaux ont eu un impact qui a
joué sur la nature des nouvelles alliances matrimoniales.[2] . Les
premières personnes fragilisées par une certaine forme de
déstructuration sociale se trouvent être les femmes. Les femmes
étaient propriétaires de la tente, ehen, qui représente l’abri,
ainsi que de l’ebawel, biens inaliénables constitués de troupeaux et
autres biens qui l’accompagnent. Ces éléments fondamentaux se
transmettaient de mère en fille. Les femmes qui ont rompu avec la
tradition matrilinéaire, en se mariant en dehors du groupe, se
retrouvent une fois divorcées ou veuves complètement démunies et
fragilisées. Et rares sont celles qui ont bénéficié d’une scolarité
et d’une formation leur permettant de s’assumer et de survivre dans
un quotidien difficile.
La déstructuration de la société traditionnelle touarègue a
amené certaines femmes touarègues de l’Ahaggar souvent elles-mêmes
issues de couples mixtes (touareg-arabe) à préférer la ville et à
s’ouvrir aux autres en prenant comme compagnon et parfois comme
époux un homme en provenance des villes du Nord. Leur liberté agace
et dérange le reste de la population résidente de
Tamanrasset.[3]Quelques rares unions ont eu lieu entre jeunes gens
du Nord et jeunes sahariennes, souvent des militaires prenant comme
seconde épouse une femme touarègue pendant que leur première épouse
est restée dans sa ville d’origine. L’attrait que ces femmes
exercent a un rapport avec leur manière de vivre, leur supposée
libération sexuelle. Mais elles vivent souvent très mal de partager
un homme, la polygamie n’existant pas chez les Touaregs.
Des alliances également vivement critiquées et condamnées par les
tenants de l'ancienne aristocratie guerrière, concernent des femmes
Touarègues réfugiées issues de tribus nobles et libres originaires
du Mali et du Niger. Ces femmes se sont retrouvées seules et
abandonnées à Tamanrasset par les hommes qui ont pris le chemin de
la teshumara, de la révolte. Certaines de ces femmes délaissées
moyennant une prestation matrimoniale élevée, ont alors pris comme
époux un akli ou un hartani "affranchi"qui possède un travail, leur
permettant ainsi de survivre dans la dignité sans avoir à mendier,
ou à se prostituer. Cet état de fait a provoqué un tollé et des
émeutes dans certains quartiers de Tamanrasset. Les Ihaggaren voient
d’un très mauvais œil ce genre d’alliance qui rompt avec la
hiérarchie traditionnelle. Ils reprochent aux autres Touaregs qui
sont ces ishumers qui viennent d’autres territoires du Niger et du
Mali de bouleverser l’ordre ancien, d’abandonner leurs femmes
aux iklan, aux descendants d’esclaves, pendant qu’ils courent
partout pour des raisons de rébellion ou de contrebande. Ces
ishumers eux même n'ayant pas la stabilité suffisante de prendre
épouse se scandalisent du comportement de ces jeunes filles comme
vont en témoigner par exemple ces chants[4].
Mon Dieu, mon dieu: les jeunes filles touarègues se déshonorent.
Leur comportement me blesse le cœur.
Quelques conséquences de l'urbanisation
forcée et du changement du mode de vie
Du fait de l'exode des hommes, le ratio homme/femme a été
bouleversé. En brousse il y a plus de femmes que d'hommes. Il en est
résulté une grave perturbation des codes et principes directeurs.
Les conséquences de ces déstabilisations diffèrent profondément d'un
milieu ou d'une ethnie à l'autre. Cette diversité traduit le
désarroi dans lequel ces situations sans précédent ont plongé une
société qui tente de répondre au coup sur coup. Les règles du
mariage ont changé.
La perte des troupeaux, les récoltes nulles ou insuffisantes, la
raréfaction des produits de cueillettes, l'exode massif ont entraîné
la misère des populations nomades et détruit les circuits
traditionnels du commerce et d'échange.
La sédentarisation forcée conduit la femme touarègue à s'installer
dans un milieu où elle est souvent démunie de tout moyen de
subsistance autonome favorisant son appauvrissement. Si les biens
familiaux ont été vendus pour assurer la survie du groupe, la femme
a été aussi dépouillée de ses biens propres : bétail et bijoux. La
perte de bétails s'accompagne de la perte de revenu propre et de
sécurité matérielle en cas de divorce, plus d'épargne sur pied en
cas de besoin d'argent, plus de viande pour les fêtes ou obligations
sociales, plus de lait pour les enfants ou pour la vente.
Poussée par la nécessité, la femme a dû se soumettre à faire des
travaux auxquels elle ne participe jamais auparavant. Le rôle
socioculturel de la femme s'est trouvé lui aussi par conséquent
appauvri. Sa fonction d'éducatrice, de conseillère, de formatrice
est grevée par l'accomplissement des tâches quotidiennes. La
transmission du savoir à leurs enfants, à leurs filles en
particulier, ne peut se faire comme avant.
Face à ces conséquences, la société a développé par instinct de
survie de nouvelles méthodes d'approche de son développement. En
attendant que ce processus soit pris en compte dans un cadre formel,
la femme touarègue ayant pris conscience de la déperdition
culturelle et sociale consécutive aux phénomènes détaillés en haut,
essaie de s'en sortir. Une nouvelle vague d'espoir voit le jour et
encore une fois, ce sont les femmes qui en sont porteuses. Comme par
le passé, elles puiseront dans leur courage l'énergie nécessaire
pour sauver la société en péril.
La femme touarègue s'étant adaptée au nouveau contexte, inscrit
désormais ses actes et comportements dans la pérennité. Consciente
non seulement des enjeux de la mondialisation, mais aussi de la
précarité des conditions de vie en milieu nomade, elle opte pour des
actions de développement durable dans tous les domaines de la vie.
La durabilité du développement suppose, le respect de la culture
locale, la protection et la valorisation au service des populations
autochtones de leurs ressources naturelles et de leur patrimoine
culturel, l'autonomie locale dans le domaine de la santé, des
écoles, de l'alimentation et enfin l'équité entre tous.
Le rôle d'éducatrice d'antan de la femme se retrouve renforcée
aujourd'hui dans l'incitation des jeunes à la scolarisation. Les
thématiques autour desquelles elle joue un rôle central sont : la
scolarisation de la jeune fille, l'hygiène et l'assainissement,
l'alimentation, l'alphabétisation, la protection des ressources
naturelles la sensibilisation sur les MST et le Sida en particulier.
Ces activités éducatives et formatrice se déroulent dans des cadres
structurés et organisés telles que les ONG pour ce qui du Niger et
du Mali les associations de développement ou même des droits de
l'homme ( en Algérie l'axe du développement est la tâche attribuée
aux institutions de l'Etat),.seulement des associations culturelles
et de développement voient le jour et face aux besoins accrues des
populations, il y a tant à faire dans tous ces domaines (santé,
environnement, formation et éducation)
Notre association iman tamedourt (souffle de vie nomade) qui
travaille essentiellement avec des acteurs locaux dans la région de
Tamanrasset s'inscrit justement dans cette perspective de
développement durable
.Dans le domaine économique, la femme touarègue, en plus de son
capital bétail quelque peu reconstitué, s'est investie dans des
activités valorisant les ressources locales et les arts culturaux
génératrices de revenus et de nouveaux liens. C'est le cas de
l'artisanat jadis objet de loisir, aujourd'hui exercé à temps plein.
Cet artisanat a atteint un tel développement dans certaines régions
touarègues qu'il est en ce moment très prisé par la communauté
nationale et internationale et il fait office de "carte de visite"
du Niger. L'artisane touarègue est spécialisée dans tous les métiers
du cuir et autres matières. Elle est réputée dans la confection des
objets meublant la tente, des parures d'apparat des chameliers. Elle
continu de créer de nouveaux motifs , de nouveaux modèles plus
adaptés à un autre style de vie.
Les bijoux eux sont la spécialité des forgerons touaregs, mais des
femmes participent à la création de ces bijoux , s'inspirant des
modèles anciens.
Les femmes touarègues sont également très douées en matières de
médecine traditionnelle et sont détentrices de savoir et savoir
faire dans le domaine de la prescription ou de la préparation de
médicaments traditionnels. A l'heure actuelle, cette forme de
médecine traditionnelle est le premier niveau de recours dans les
campements ainsi que dans les villages et suscite intérêt et espoir
des scientifiques pour certaines recettes avérées très efficaces.
Ces savoirs se perdent malheureusement faute de transmissions des
savoirs au niveau des générations. Alors que la bio médecine est
valorisée sans qu'elle puisse être accessible à l'ensemble de la
société, on observe le danger que court ces femmes à ingurgiter des
faux génériques, autres corticoïdes, des substances chimiques
achetés au plus bas prix au noir pour se soigner ou pire pour
prendre du poids ( critère de beauté chez les femmes touarègues et
sahariennes) , c'est ainsi que des maladies déciment progressivement
cette population.
Sans parler du danger des maladies transmissibles telles que le
Sida favorisée par l'absence de prévention, par le manque d'hygiène..etc.
Conclusion
Sans nous étendre davantage sur l'implication de la femme
touarègue dans les domaines social, culturel et économique, Les
observateurs issus de cette société mêmes soulignent un aspect
encourageant dans le statut de la femme touarègue, celui de son
combat politique: « A la faveur du vent de la démocratie qui a
soufflé sur ces pays dans la décennie 90, la femme touarègue
soucieuse de préserver son rôle séculaire dans la gestion des
affaires du campement, s'est investie dans la lutte politique.
Aujourd'hui, au Niger par exemple elle participe activement dans
l'animation et la coordination des activités politiques au sein de
partis politiques ou des organisations de la société civile. Ces
prédispositions et son degré d'engagement au sein des différentes
structures la préparent tout naturellement à briguer des postes pour
des mandats électifs ».
Cela est loin d'être le cas en Algérie, ou toute activité
politique qui n'entre pas dans le cadre de la politique nationale
hégémonique est suspectée de subversion et ou toute revendication
identitaire portant sur les spécificités culturelles, sur la culture
amazigh ( berbère) porté jusque là surtout au créneau par la seule
frange kabyle prends des proportions politiques autonomistes.
La prise en compte de ces variables chez la femme touarègue
commence à susciter des réactions positives et constructives. La
femme touarègue a un potentiel qu'il faudrait apprendre à exploiter
au profit de la société et de la communauté berbère répartie dans
plusieurs pays. Elle a une prise de conscience des nouvelles
données, elle veut savoir ce qu'il faut faire face à un monde en
pleine mutation et se donner les moyens pour avancer. Elle s'affirme
encore comme partenaire et actrice de développement à part entière.
La femme touarègue pourrait être le fer de lance de ce combat de
longue haleine dans tous les domaines si on prenait en compte la
spécificité de la dynamique féminine : " elle est lucide, présente,
résolue, engagée et combattante". Seulement cela va dépendre non
seulement des moyens qui seront mis à sa disposition, mais aussi du
respect et de la confiance dont elle va bénéficier au sein des
institutions nationales.
Il faut bien prendre conscience que cette marche forcée vers la
modernité, si elle n'est pas maîtrisée entraînera la disparition
d'une civilisation universelle.
Des touaregs qui se sont engagés dans le combat politique pensent
que la seule façon de stopper cette descente aux enfers, est de
conférer un minimum de pouvoir politique aux touaregs et une
certaine liberté d'initiative des populations locales. Ce pouvoir
politique leur permettra de décider de l'orientation à donner à leur
vie dans un cadre national. Ils affirment qu'ainsi la femme y
retrouvera assurément ses marques, car le nouveau système que ces
derniers tentent de mettre en place envisage de prendre racine dans
le fondement culturel, et cela dans le cadre de l'autonomie locale.
L'espoir donc résiderait dans le processus de décentralisation en
cours d'application, notamment dans la communalisation, la
régionalisation et dans la coopération décentralisée.
Faire en sorte que la tentative d'uniformisation du monde ne
mettent pas en péril des sociétés nomades proches de la nature et
respectueuses de l'environnement, et qui possèdent un art de vivre
que beaucoup ont à envier.
Faiza SEDDIK ARKAM
Sources et bibliographie
Faiza SeddikArkam 2006 "La musique traditionnelle face à la
maladie et à la possession chez les Touaregs de l’Ahaggar (Sud de
l’Algérie)". Cahiers des musiques traditionnelles. Neuchâtel.
Issyad Ag Kato 2003 Le développement durable, une chance pour les
femmes et la culture touarègues du Niger
http://www.agadez.org
- email : agadez@wanadoo.fr
---------------------------------
[1]
[2] H Claudot 1986 «femmes touarègues et pouvoir politique »dans
Portraits en fragments, Edisud
[3] Ces femmes décidément trop libertines au regard de certains
puritains constituent un danger pour les autres femmes du Nord qui
perdent ainsi leurs maris.
[4] Chant traduit par A. Bourgeot (1996: 447) : Le déshonneur
des femmes touarègues (1988)
Issyad Ag Kato 2003 "Le développement durable, une chance pour les
femmes et la culture touarègues du Niger"
http://www.agadez.org - email : agadez@wanadoo.fr |