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Écrit par Dominique Bach |
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Fatima Tabaamrant porte,
comme presque tous les rways amazighes, le nom de sa tribu d’origine :
Aït Baamran. Implantée au sud de Tiznit, celle-ci est connue pour sa
réputation guerrière, qui s’est notamment illustrée dans sa lutte contre
la colonisation française. Fatima Tabaamrant est née à Ifran, dans l’Anti
Atlas, dans les années soixante, et a passé son enfance en milieu rural.
Elle n’a jamais été à l’école, travaillant aux champs et au foyer et se
préparant ainsi, comme tant d’autres fillettes, à un avenir d’épouse et
de mère.
Sa propre mère étant morte alors qu’elle était encore très jeune,
Tabaamrant vécut en orphelin, et c’est sans doute ce qui exacerba sa
sensibilité poétique. Un de ses premiers poèmes, qu’elle a jalousement
conservé, avait pour thème cette situation de l’orphelin vulnérable.
Dans sa biographie, on reconnaît le schéma presque stéréotypé de toutes
les chanteuses dans le domaine berbère, à savoir un amour immodéré pour
les chants et la danse dès le plus jeune âge, un mariage précoce ou
forcé qui tourne mal, puis la fréquentation des chanteurs itinérants.
Voilà qui peut aboutir ou non à une consécration d’artiste, ce qui fut
le cas de Fatima Talgwrsht, de Rkia Demsirya ou encore de Fatima Tihihit
Mqqurn avant qu’elle n’abandonne le chant et ne retrouve la vie de femme
au foyer !
Quant à Fatima Tabaamrant, une fois quitté son village natal, elle
renoua avec son amour pour la parole chantée et avec la liberté en
accompagnant comme choriste des rways tels que Jamaâ El Hamidi, Saïd
Achtouk et Lhadj Mohamed Demsiri, ces deux derniers grands ténors de la
chanson amazighe étant décédés en 1989.
Tabaamrant s’est révélée comme artiste poétesse au début des années 1990
lors de joutes poétique (Tandamt) qui l’opposaient au Rays Moulay
Mohamed Bélfqih. Il s’agit d’un débat où sont confrontées les opinions
de l’homme et de la femme sur un mode satirique, et qui reprend les
termes du conflit opposant les deux sexes dans la société. Avec ces
joutes, son statut de Rayssa se précisa et elle quitta le rôle de
choriste pour tenter sa chance comme chanteuse professionnelle. Avec sa
voix moins aiguë que celle des autres chanteuses amazighes mais une
parole plus profonde, elle s’est rapidement imposée, relevant le défit
de se faire accepter comme rayssa-poétesse, d’autant qu’elle est la
première femme à avoir fondé et à présider sa propre troupe, ainsi qu’à
chanter ses propres poèmes. Elle recrute elle-même ses instrumentistes,
au lieu de dépendre d’un rays comme le veut la coutume.
En effet, en dépit de l’absence de sources anciennes, il n’apparaît pas
invraisemblable de postuler que les rways du temps jadis étaient
essentiellement des hommes. La vie itinérante que menaient ces artistes
s’accommodait probablement mal de présence féminine, le rôle des femmes,
pour le chant et la danse, étant tenu par de jeunes garçons à la voix
hauts perchée ou par des hommes efféminés. Lorsque les femmes
intégrèrent le monde des rways, ce fut donc tout naturellement pour y
prendre une place secondaire, celle de choriste ou de danseuse. D’où
l’originalité de l’avènement de Tabaamrant, qui fait date !
Rayssa Fatima Tabaamrant aborde dans ses chants et des thèmes variés
mais centrés sur des questions d’ordre culturel, social et moral. Elle
évoque peu les sujets sentimentaux, ou ceux qui sont « creux », selon
elle, et traite plutôt de thème plus réfléchis et constructifs tels que
la condition féminine, la revendication des droits culturels amazighes,
la critique social et moral, etc.
Elle se veut engagée dans la continuation de la parole amazighe porteuse
de sen « awal llma’ana », où la versification est un acte responsable et
respectueux de la tradition. À l’instar des anciens rways, elle entend
surtout représenter son époque et exprimer son opinion sur ce qui se
passe, en mettant l’accent sur un idéal de société selon sa propre
perception, qui reste malgré tout attachée à la tradition.
Elle a à son actif un ensemble de cassettes audio et vidéo appréciées
aussi bien par les berbères du Sud marocain que par ceux du Centre, du
Nord, voire par les berbères d’Algérie. Elle a tourné un film
autobiographique intitulé « TIHIYA » dans lequel elle interprète le rôle
de la chanteuse. Rayssa Fatima Tabaamrant a également participé à
plusieurs rencontres culturelles organisées par des associations ainsi
qu’à des tournées à travers toute l’Europe.
Par Dominique Bach
22/04/2008 |
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La Raïssa Fatima Tabaamrant n'est pas une chanteuse comme les autres : en
peu de temps, elle est devenue une véritable star grâce à sa poésie unique
et à son courage. Portrait d'une femme, qui a su briser les tabous pour
défendre l'identité amazighe.
Il suffit de demander à n'importe quel berbérophone qui est, selon lui, le
plus grand artiste amazigh actuel. Illico, il vous répondra Fatima
Tabaamrant (de son vrai nom Fatima Chahou).
Sa musique, son chant et surtout sa poésie ont séduit un vaste public au
Maroc comme à
l'étranger, en Belgique, en France ou aux Pays-Bas. Pas une maison chleuh
qui ne possède un de ses nombreux albums (plus d'une quarantaine au total).
Ses cassettes se vendent en moyenne en trois mois à 160 000 exemplaires.
Depuis plus de quinze ans, elle se produit dans tous les festivals nationaux
dédiés à l'art amazigh et dans les salles de Paris, Milan, Bruxelles ou
Amsterdam.
Sur les pas de Damsiri
Les raisons d'un tel succès ? Tabaamrant est passée maître dans l'art de
jouer avec les vers, les métaphores. Avec une particularité supplémentaire ?
Ahmed Assid, chercheur à l'IRCAM est catégorique “Elle est différente, oui
parce qu'elle est poétesse. Les autres sont des chanteuses mais qui chantent
la poésie des autres. Donc Tabamaarant est aujourd'hui la seule, je dis bien
la seule, chanteuse qui soit bel et bien l'auteur de ses poèmes”, ce qui, à
n'en pas douter, est tout à fait exceptionnel.
Fatima Tabaamrant, ce n'est pas que ça, c'est aussi une femme dotée d'un
courage hors norme, nécessaire pour aller a contrario des thèmes habituels
chantés par les autres chanteuses. L'amour, par exemple. Elle le prouve avec
ces paroles “Imma amarg llzubb irzmi yanz” (“La poésie lyrique m'a
fatiguée”), “Idda nit ayks lhimma islz in” (“elle a dévalorisé les
Chleuhs”). Ses thèmes de prédilection ? Chômage des jeunes, corruption,
conservation des traditions mais le fil d'ariane de ses morceaux est
l'identité amazighe, comme pouvait le faire le grand poète, Mohamed Damsiri,
en son temps. “Pour elle, le modèle qu'elle a suivi, c'est lui (…). C'était
quelqu'un qui avait une politique très forte et engagée, qui traitait des
problèmes dont on ne discute pas d'habitude. Il est mort en 1989 et c'était
presque le début pour Tabaamrant. C'est comme si elle a pris le relais de ce
poète” précise Assid. Ses poèmes semblent la catharsis des souffrances
vécues durant les vingt premières années de sa vie.
Une enfance douloureuse
Née à Id Naser, non loin de Tiznit, en 1962, elle vit des premières années
chaotiques à la suite de la mort de sa mère, alors qu'elle n'a que trois
ans. Choc qu'elle exorcisera vingt- trois ans plus tard dans une chanson :
“Makm yaghme makm issalam” (“Qu'est-ce que tu as, pourquoi pleures-tu ?”).
Dès lors, elle rejoint son père et sa belle- mère. Dans ce nouveau foyer
elle ne recevra que brimades et sévices. “Un jour, j'avais refusé de faire
les travaux quotidiens. La femme de mon père m'a alors attaché les pieds à
une corde et m'a suspendue à un arbre, la tête en bas, toute la journée
jusqu'à que j'accepte de nouveau de travailler”, se rappelle-t-elle
amèrement. Afin de se débarrasser de la jeune fille qu'ils estiment
encombrante, son père n'hésite pas, en 1979, à la donner en mariage à un
homme plus âgé qu'elle. Elle s'enfuit au bout d'un mois, revient dans sa
famille mais est de nouveau rejetée. Ces expériences forgeront à jamais son
caractère et sa détermination à se battre.
Des débuts prometteurs
On est en 1981. Par chance, Tabaamrant est accueillie à Tiznit par une femme
qui la confie aussitôt à une amie habitant Inezgane (à 10 km d'Agadir). Même
si elle ne s'occupe que de l'entretien de la maison, la jeune femme, alors
âgée de 19 ans, commence à s'épanouir surtout qu'elle passe du temps à
discuter avec des voisines danseuses dans un groupe. Secrètement, au fond
d'elle, elle rêve d'être chanteuse. Ce qu'elle tait aussi, c'est sa passion
pour les poèmes : elle en écrit depuis l'âge de 13 ans. La bonne fortune,
pas vraiment tendre avec elle jusqu'ici, vient pour une fois frapper à sa
porte. L'une des danseuses se produisant habituellement avec le raïss Jamaâ
Hamidi, se voit interdire par son mari de participer à un concert à Agadir.
“Pourquoi pas la jeune Fatima pour la remplacer ?”, propose l'une des
voisines. L'année 1983 marque ses premiers pas sur scène, monde qu'elle ne
quittera plus désormais. En mars, lors de la fête du trône, elle interprète
ses propres chansons pour la première fois devant un public, ce qu'elle
avait toujours refusé de faire car “j'avais peur qu'on me vole mes morceaux”
dit-elle en éclatant de rire. A force de persuasion, elle finit par se faire
remarquer. Le grand raïss Mohamed Belfkhikh décide de la prendre sous son
aile. En 1985, elle enregistre avec lui son premier album dans lequel on
trouve cinq poèmes de sa composition ainsi qu'un morceau écrit par lui pour
elle. Toujours accompagnée de Belfkhikh, la raïssa qu'elle est devenue,
poursuit son chemin alternant, sur chaque album, des compositions du raïss
et les siennes.
Une star est née
Fin 1991, elle se dit que le temps pour elle est venu de se passer de son
mentor. Elle s'entoure d'une équipe et travaille pour un studio. Les
associations amazighes ne sont pas en reste. En effet, selon Assid “le
mouvement amazigh compte beaucoup sur les artistes car ils ont un large
public pour faire passer le message. C'est pourquoi on lui enregistrait des
cassettes audio, on lui mettait des informations concernant l'histoire et la
civilisation”. Les albums s'enchaînent, avec brio, les concerts également.
En 1994, après un concert dédié à la musique amazighe dans le prestigieux
Opéra Garnier de Paris, les policiers se voient obligés de l'escorter pour
la faire sortir des lieux tant ses fans sont nombreux. Les journalistes
iront même l'interviewer jusqu'à sa montée dans l'avion !
Les berbérophones aiment les mots. La raïssa attache une grande importance
aux thèmes qu'elle développe et à leur formulation. Ainsi, au gré des vers,
elle emploie l'awal amazigh, contrairement aux autres raïss ou raïssas qui
utilisent uniquement le tachelhit du quotidien. Elle sait pertinemment qu'il
faut faire évoluer la langue pour la faire durer. “Tabaamrant est consciente
qu'on a besoin d'un amazigh un peu travaillé, ce n'est pas le parler
quotidien, il faut aller vers une langue standard, celle de l'école et de la
production artistique”, ajoute le chercheur de l'IRCAM.
Une raïssa jalousée
Que ce soit sur scène ou dans les coulisses, confie Omar Ba Jdi, l'un des
joueurs de banjo de son groupe, “elle est différente. Elle respecte notre
travail et nous écoute attentivement contrairement à d'autres raïss et
raïssas avec qui j'ai travaillé auparavant”. Cela lui vaut pas mal de
jalousies notamment de la part de ses confrères, comme le note Bouslam Okiya,
joueur d'outar et son compagnon de route depuis 13 ans : “Les autres ne
croient pas qu'une femme puisse être aussi douée. Ils pensent qu'un homme
est derrière tout ça. Pourtant, lors d'un festival de musique amazighe en
1993, ils ont fait profil bas en entendant ses paroles. Quant à Tabaamrant,
elle voudrait qu'ils se battent pour écrire de meilleures chansons”. Bien
qu'elle soit, depuis longtemps, à l'apogée de son art, “elle a tant de
choses à dire que sa carrière peut durer encore de nombreuses années” ajoute
Omar. La jeune génération de poètes et poétesses amazighs est-elle prête à
prendre la relève ? “Personne pour l'instant n'en est capable car leurs
paroles sont dénuées d'intérêt” conclut tristement le joueur d'outar. En
apparence l'intéressée, elle, ne se pose pas la question et est prête à
exercer son art aussi longtemps qu'il le faudra.
Bio Express.
1962. Naissance dans le village d'Id Naser (sud de Tiznit)
1980. Elle quitte le domicile familial
1983. Première apparition sur scène pour interpréter ses propres chansons
1985. Premier album enregistré avec Mohamed Belkhikh
1996. Création de son studio d'enregistrement personnel, en collaboration
avec son mari
2005. Prix de la meilleure chanson amazighe de l'année
2006. Sortie de son dernier album
Source: telquel
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