|
Avant d’aller plus loin, je tiens à revenir
sur quelques points soulevés à la suite de ma
première réaction concernant le film documentaire de Nadia Zouaoui,
Le voyage de Nadia, projeté
au Québéc.
Tout d’abord, les conditions de promotion du documentaire. Si pour certains
et certaines, la proximité avec le consulat algérien et, accessoirement,
l’apparition dans le cadre du Festival du monde arabe
relèvent de l’anecdotique, je n’ai rien à leur dire, j’ai horreur de
matraquer les certitudes.
Ensuite, un prétendu émoi parmi la communauté kabyle de Montréal qui aurait
souhaité que Nadia lave le linge sale en famille.
À ce niveau aussi, je tiens à m’en démarquer. D’une, je ne suis pas
communautariste par une certaine idée de la citoyenneté. De deux, par
tempérament. Exilée de fraîche date, je dirais que "mes racines sont dans
mes poches", pour paraphraser un certain écrivain. De plus, la communauté
n’a pas à agir en meute. Par ailleurs, les débats publics doivent avoir lieu
sur la place publique. La condition de la femme kabyle est un vrai débat
public et un immense enjeu social et politique. Et les femmes kabyles qui
vivent à l’étranger sont à mieux d’apporter un nouvel éclairage et une
certaine expérience de liberté et d’autonomie.
Enfin, et c’est ce qui m’importe le plus, par mes propos, j’aurai suggéré
que la femme kabyle est "libre et émancipée".
À l’heure où même les féministes occidentales ne reviennent pas de leur
désillusion quant à l’échec du récit féministe, je me garderai bien de me
gargariser de pareils slogans s’agissant de la femme kabyle.
J’ai soulevé la question de l’obligation de virginité pour les femmes. Bien
entendu que je ne l’approuve pas en ce sens qu’elle constitue une
appropriation du corps de la femme et une vision primaire de la sexualité,
où les rapports de tendresse et d’affection sont inexistants. Qu’est-ce que
la nuit de noces si ce n’est une pratique barbare, un viol
institutionnalisé ? Expérience traumatisante pour la mariée. Et pour le
marié aussi, d’ailleurs. Il joue son honneur - celui qui n’arrive pas à
déflorer la jeune épousée est vite tourné en dérision - et son argent (les
fêtes coûtent cher). Et si j’ai dit que les jeunes filles kabyles ont
recours à des stratégies de ruse pour échapper à cette fatalité, c’est pour
mettre en relief la méconnaissance du sujet par Nadia lorsqu’elle affirmait
qu’une fille universitaire ne peut se marier hors de l’université, car elle
sera toujours soupçonnée d’avoir flirté. C’est tout de même hallucinant
pareille méconnaissance de la réalité.
Je ne pensais pas, d’ailleurs, uniquement à la réparation de l’hymen, qui
est pratiquée plutôt par celles qui ont de l’argent et des connaissances,
pour les besoins du mariage. Je pensais à la sodomie (et à un degré moindre
les rapports lesbiens) qui est une pratique très répandue chez les jeunes
filles pour préserver l’hymen tout en vivant une sexualité avant qu’elles ne
se marient !
Autre point : l’enfermement des femmes. D’abord, il serait opportun de faire
la nuance entre "enfermement", qui suppose que la femme est complètement
cloîtrée à la maison, et "division sexuelle de l’espace", pratique plus
courante chez les Kabyles et qui n’en est pas moins archaïque. C’est ce
principe qui fait que la femme, si elle peut rentrer maintenant dans les
magasins, peut aller au marché dans certains endroits, elle n’ira jamais
dans un café dans les villages kabyles. Et je n’ai pas oublié que c’est dans
les cafés qu’on scelle la vie des jeunes filles, un jour de marché de
préférence : n’est-ce pas au café qu’on lit la fatiha,
le mariage religieux ?
L’enfermement des femmes est perceptible dans les bourgs « banlieusardisés »
que sont devenues les petites villes kabyles. C’est d’ailleurs le cas de
Tazmalt que montrait le reportage. Insécurité, agression, vols y règnent,
constituant un recul par rapport à la libre circulation des femmes dans les
ruelles des petits villages ayant gardé une structure plus traditionnelle.
C’est aussi là qu’on voit apparaître de plus en plus les hidjabs. En cela,
la Kabylie, société rurale, a un vrai problème avec l’urbanité.
Quant à l’exploitation des femmes du fait de leur travail à l’extérieur,
c’est d’abord le lot d’une société sous-développée, avec une économie de
subsistance. Et si le jeune « joue aux dominos » pendant que la mère ou la
sœur font la corvée d’eau, il faut dire que, dans la société kabyle,
l’oppression des femmes est aussi, pour beaucoup, reproduite par les femmes
elles-mêmes. Ce point, Nadia l’a complètement occulté.
De plus, j’oserai une comparaison : que dire de la double journée de la
femme, dans la société occidentale, si ce n’est le décor qui diffère ? Et
les conditions économiques surtout.
En fait, les propos de Nadia ne m’ont intéressé que dans la mesure où ils
m’ont aidé à comprendre sa démarche féministe. Démarche qu’elle a d’ailleurs
explicité dans d’autres émissions et même dans le film documentaire,
puisque, bien entendu, j’ai fini par le voir.
Le documentaire, en soi, a valeur évidente de témoignage. Sans être un vrai
récit de vie, il expose quelques portraits de femmes dans leur intimité.
Pauvreté, violence conjugale, illettrisme, enfermement, machisme, tout y est
passé. Mais, sans aucune mise en contexte sérieuse pour comprendre la
situation des femmes filmées. En somme, un bon produit d’exportation pour
l’étranger.
Mais pour qui sait regarder, il aurait décelé l’évolution historique de la
société kabyle et aurait aisément fait le lien entre les conditions
socio-économiques et la condition des femmes filmées. Celle de Linda, la
vétérinaire installée à son compte, qui conduit un 4x4 et qui est issue
d’une famille libérale et aisée, n’a rien de comparable avec celle de la
répudiée qui a squatté la terrasse de l’immeuble où habitent ses parents
qui, elle aussi, n’a rien à voir avec la situation plus digne de la femme de
plus de 70 ans.
Mais que disent les femmes que Nadia a interrogées ? Toutes rêvent de
liberté qu’elles rattachent naïvement aux études. Je dis "naïvement" puisque
l’on sait que les études produisent des chômeurs en Algérie.
Et que dit Nadia ? Que la condition de ces femmes est très difficile à cause
des traditions kabyles. Soit, même si c’est très réducteur.
Nadia affirme que c’est "plus profond" que la religion. Elle affirme à la
fin de son documentaire qu’elle a trouvé le chemin de la liberté grâce à un
islam tolérant et d’amour.
J’arrive donc au point de désaccord avec le message de Nadia, à savoir
que les traditions kabyles sont plus compromettantes que la religion
musulmane pour "la libération" de la femme kabyle.
Il n’est nullement dans mon intention de remettre en cause le poids des
traditions kabyles dont les conséquences sont aussi bien dommageables pour
la femme que pour l’homme. La société kabyle n’a pas encore inventé
"l’individu", "le sujet" qui soit libre et autonome. On est donc loin de la
citoyenneté moderne, seule garante, à mon sens, des libertés individuelles
et de l’égalité des sexes.
Il n’est pas aussi question de discuter du choix spirituel de Nadia. Mais,
je lui dirai cependant que sa liberté, elle la doit d’abord aux acquis des
féministes canadiennes qui, elles, pour "se libérer", se sont attaquées à la
religion.
De plus, j’ose affirmer que les traditions et la culture kabyles, et c’est
le cas de toutes les traditions orales, sont loin d’être aussi pernicieuses
que la religion qui, elle, constitue un système d’explication du monde plus
élaboré, qu’il est difficile d’attaquer car sa parole est "écrite" dans le
Livre.
C’est tout de même significatif qu’aucune des femmes interrogées ne soit
satisfaite de son sort. Toutes rêvent de liberté, d’égalité et d’une
meilleure vie. En terme d’aliénation, il y a pire !
De plus, lorsque j’aborde la question du code de la famille, certaines, si
promptes à dénoncer les coutumes, rétorquent que cela ne règle rien. Certes,
l’abrogation de ce code n’est pas en soi une panacée pour le changement de
la condition de la femme. Mais si on ignore la portée symbolique des lois
sur les mentalités, on n’a rien compris à rien. Les sociétés avancées en
terme d’égalité des sexes, ce sont celles qui l’ont inscrite dans les lois !
Et les plus arriérées aussi : l’inégalité est inscrite dans les lois !
Prenons l’article 39 du Code de la famille. Que dit-il ?
La femme est tenue d’obéir à son mari et à sa belle famille. La pire des
marâtres kabyles n’aurait pas dit pire. Article 8. Que dit-il ? Que l’homme
peut contracter plusieurs mariages. La société kabyle n’est pourtant pas
polygame globalement. À quoi le doivent-elles, les femmes kabyles, ce
bonheur de la monogamie ? À la pauvreté des Kabyles, eux qui n’ont pas
compris l’esprit de l’islam ? Peut-être ! Mais peut-être, aussi, à un
"dommage collatéral" des traditions kabyles : le mariage endogame, entre
cousins...
Article 11. Tutelle obligatoire pour la femme qui se marie. Difficile de
faire pire en terme de minorisation et d’infantilisme. Article 43 : le
divorce est de la faculté de l’homme. La femme peut le demander sous peine
d’une liste de conditions plus difficiles à réunir les unes que les autres.
Ou alors, demander séparation moyennant une réparation financière, telle un
esclave qui rachète sa liberté. Le pire des machistes kabyles n’aurait pas
trouvé pire.
Toujours, à propos du divorce, si les pères ou frères kabyles n’encouragent
pas leurs filles/sœurs à aller devant les tribunaux, c’est parce qu’il
s’agit d’un vrai lieu d’humiliation. D’abord par les propos des juges.
Ensuite, sait-on combien on offre de pension alimentaire pour une femme
divorcée avec enfant ? Environ 1000 dinars par année. Et il faut courir pour
les avoir. Est-ce une question de nif (honneur kabyle)
ou de dignité tout simplement ?
On peut continuer. Mais c’est déjà éloquent !
À ce stade, on peut ressortir la fameuse exhérédation des femmes kabyles.
Sur le plan du principe, c’est injuste.
De mon expérience, je n’ai pas beaucoup entendu de femmes se plaindre de ne
pas hériter d’un petit lopin de rocaille. Par contre, des cas de femmes
veuves, avec une descendance juste féminine, dont le logement principal se
retrouve entre les mains du frère du mari, il y en a beaucoup. Et à cause de
quoi ? Du Code de la famille toujours en vigueur !
Je ne sais pas si ce code est inspiré d’un islam d’amour ou de désamour. En
revanche, il y est dit qu’il s’inspire de la charia [1].
Ce qui ne l’empêche pas d’être inégalitaire, sexiste, archaïque et
rétrograde.
Maintenant, pour revenir au lien entre "libération" des femmes kabyles et
traditions, interrogez une femme kabyle paysanne, comme celles que nous
avons vues dans le reportage, et une ingénieur d’État voilée. Posez-leur la
question : êtes-vous pour le maintien de ce code ? J’imagine l’issue de
leurs réponses...
C’est en cela que je trouve que tout combat féministe qui ne s’attarde pas
sur le poids de la religion et l’urgence d’instaurer des lois laïques est un
combat vain et hypocrite.
Quant à dissocier le combat contre les traditions rétrogrades et archaïques
des conditions matérielles, historiques et politiques de la société, c’est
un leurre. Au risque de déplaire à toutes celles qui n’envisagent les
questions que sous l’angle des rapports hommes-femmes.
Là, ç’en est un autre débat
Nora L.
Lire également :
Nadia
Zouaoui. Regard simpliste ou entreprise revancharde ?
"Femmes
Kabyles, femmes libres..." quelle illusion !
[1]
code de jurisprudence musulmane, appelé communément "Loi islamique"
Source: Tamazgha.fr |
|