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ASENSI n UZ'RU N THUR' Une tradition anté-islamique célébrée
annuellement au sommet de Tigergert (Mont Ferratus ou Djurdjura)
Actualités : ASSENSI OU LA FÊTE
PATRONALE D'AZROU-N'THOUR : BIVOUAC SUR LE MONT SACRE
Souvenirs d’un week-end d’été sur un sommet du Djurdjura
Source : Le Soir d'Algerie 20 juilletJuillet 2005
Reportage de Saïd Aït-Mébarek
Assensi d’Azrou-N’thour est un pèlerinage festif qu’organisent
cycliquement à pareille époque estivale, et à tour de rôle, trois
villages de la commune d’Illiltène, dans la daïra d’Iferhounène,
Zoubga, Aït-Addella et Takhlijt- Ath-Atsou. Synthèse d’une excursion
champêtre, d’un bivouac diurne et nocturne de plusieurs heures sur
l’une des nombreuses proéminences rocheuses que compte le Djurdjura,
Assensi est une célébration profane et sacrée à la gloire d’un mont,
un rocher sacralisé par la tradition.
Aussi, le voyage et le séjour effectués sur le pic sacré d’Azrou-N’thour
sont une façon d’aller à la rencontre du temps perdu, de la mémoire
qui se découvre à travers la célébration de ce genre de lieu et de
paysages ainsi que des rites qui leur sont liés. Car «la pérennité
de certains paysages, la survivance de certaines mœurs et coutumes,
dit un auteur, révèlent beaucoup de l’âme d’une communauté».
Aller à Azrou-N’thour est de ces voyages d’où l’on revient troublé
et fasciné par le spectacle de puissance alliée au charme naturel et
sauvage du lieu. Il y a, surtout, cette lancinante et obscure
impression qu’inspire le mystère, le témoignage de respect quasi
religieux qui entourent la célébration estivale qu’il accueille en
son sein. Azrou-N’thour était, dit la petite histoire, un lieu
d’ermitage et de réclusion volontairement choisi par un groupe de
tolba pour s’adonner à leurs prières et à l’adoration de Dieu. Un
chapelet d’anecdotes, de légendes, sur fond de récits
hagiographiques, tient lieu de repères biographiques et historiques
et alimente l’aura de puissant thaumaturge, pourvoyeur de grâce et
de miracles accordés à Azrou N’thour, dénomination qui veut dire
littéralement le rocher de la deuxième prière du jour. Ce qui est
probable, c’est la vocation de lieu d’estivage, de migration des
troupeaux qui, en été, montent des maigres pâturages mitoyens des
villages vers ceux de
la montagne, conférée au plateau prolongeant vers le sud la grande
pyramide rocheuse. Azrou-N’thour et tout le périmètre montagneux qui
l’entoure, allant de Tizi-Ldjamaâ jusqu’au célèbre col de Tirourda
,peut être aussi une destination de rêve pour un tourisme
climatique, une halte pour les inconditionnels de la nature et
autres amateurs de villégiature et de solitude cosmique. Le décor
chaotique et féerique, à la fois, fascine par son panache qui est un
mélange d’éclat sauvage, et de hauteur parcourue par une coulée
rocailleuse et une maigre végétation, avec, ça et là, quelques
cèdres rabougris, genévriers et chênes-lièges. Le rocher que le
rédacteur d'un guide touristique de l’époque coloniale comparait au
fameux pic du Midi de la France est un long cône culminant à 1900
mètres d’altitude. L’oratoire qui couronne son sommet où fut érigé
un simulacre de mausolée domine un impressionnant abîme et permet au
regard de découvrir un panorama contrasté et compliqué de reliefs
vallonnés
et accidentés d’une partie de la haute Kabylie et de la vallée de
la Soummam. Il nous revient ici la très belle phrase tirée du roman
la Terre et le Sang de Mouloud Feraoun pour qui "les villages
minuscules qui se terrent à son pied (celui du Djurdjura) ou
s’égrènent sur les sommets des massifs plus modestes ont l’air d’une
multitude apeurée qui se prosterne devant un Dieu sévère". En tout
cas, l’esprit est assailli par moult interrogations sur le sens de
la célébration d’un culte voué à un rocher que les villages de
Zoubga, Ait-Atsou et Ait-Adella partagent avec une dévotion et une
ferveur immuables depuis des générations : incantations nostalgiques
sur un ordre païen révolu, besoin de se réapproprier des espaces
patrimoniaux pour mieux sauvegarder la mémoire ou volonté d’afficher
sa préférence pour un héritage spirituel nourri aux valeurs du
terroir ? Assensi, c’ est le nom donné à cette fête patronale
organisée sur et à la gloire du grand rocher, qui devient l’espace
d’une
journée aoûtienne le lieu d’un pèlerinage, mélangeant l’ambiance
bigarrée, d’une fête foraine et l’atmosphère grave et mystique d’un
voyage initiatique et l’éclat solennel d’une cérémonie sacrée… Ce
rendez- vous pour lequel se mobilise toute la communauté villageoise
est précédé par d’intenses préparatifs qui se poursuivent sur le
site même de la fête, au pied d’Azrou- N’thour, comme l’explique un
membre du comité du village Zoubga dont c’est le tour d’organiser la
cérémonie et les festivités de l’assensi de ce week-end du mois
d’août. Dans cette atmosphère de veillée d’armes empreinte d’une
débauche d’énergie pour la préparation de la grand-messe du
lendemain, il y a un moment pour la détente et la relaxation. Les
clameurs de «l’Ourar» qu’improvise, à l’écart de leurs aînés, ce
groupe de jeunes adolescents, font écho aux murmures légers et
sourds des orgues du Djurdjura et aux rumeurs sauvages et
mystérieuses qui habitent la nuit qui tisse peu à peu les fils de
son manteau noir sur
la montagne que la lune enduit de sa réverbération diaphane et
lumineuse. Le lendemain au petit matin quand la montagne se sera
libérée de ses ébats érotiques avec la nuit et quand le soleil aura
fini de lâcher sa lumière encore vacillante, par delà la ligne
d’horizon, le spectacle n’en sera que plus beau encore ; une
véritable orgie matinale de mauve, de bleu azuré mêlé d’ocre teinté
de rayons jaunes et dorés se déverse sur le damier accidenté
constitué de hauteurs et de collines sur lesquelles sommeillent
encore les nombreux villages. Des villages d’où, tout à l’heure,
quand la lumière du jour aura fini de briller de tout son éclat,
s’ébranleront les processions de pèlerins et de visiteurs. Pour les
membres du comité d’organisation, l’heure n’est pas à la
contemplation. Dès les premières heures de la journée, on entre dans
la réalité de la fête dans tout ce qu’elle a de prosaïque, mais
aussi de stressant. On s'active avec quelque fébrilité à lancer la
mécanique de l’événement dont
les rouages semblent pourtant bien huilés et maîtrisés par
l’expérience des éditions précédentes. De la réussite de celui-ci
dépend, en effet, le prestige de la communauté villageoise dont
toutes les énergies se sont mobilisées pour la manifestation durant
laquelle doit prévaloir sérénité, sécurité, convivialité, bon
accueil et partage. Tout ce qui fait l’esprit de l’assensi, d’une
ziara qui doit procurer piété et joie aux pèlerins qui, maintenant
arrivent par petits groupes. Ce sont les familles de Zoubga,
vieilles femmes ou mères de famille, escortant des enfants et,
surtout, des jeunes filles qui ouvrent le bal des arrivants et qui
jettent leur dévolu sur des endroits à l’ombre du feuillage léger et
maigre des cèdres et des chênes-lièges pour y camper toute la
journée, en attendant de se joindre à la foule qui part à l’assaut
du pic. On y arrive à travers un sentier escarpé envahi de pierres
et bordé, par endroits, de ronces et d’arbustes sur lesquels, jadis,
les femmes
accrochaient les fanions et des pièces d’étoffe qui sont des
ex-voto, des fétiches à qui elles prêtent une heureuse influence.
L’ascension commence, calme et fluide. A mesure que l’affluence
augmente, succédant aux nonchalantes arrivées matinales de petits
groupes de visiteurs, le mouvement de la foule monte crescendo.
C’est vers la fin de la matinée, lorsque le soleil se fait plus
ardent et commence à incendier la montagne de sa chaleur, que la
cérémonie prend plus de vie. Les lieux sont imprégnés par une
animation joyeuse colorée par les nuances vives et chatoyantes des
vêtements des femmes où se côtoient les robes traditionnelles des
anciennes et les tenues modernes et estivales des jeunes filles à
l’élégance pudique. On assiste alors à une longue procession, du
pied vers le sommet du rocher. Ce va-etvient incessant et nonchalant
d’hommes et de femmes de tous âges marque une trêve et donne lieu à
un autre spectacle qui se déroule sur l’esplanade, Au pied du rocher
symbolisé par
le rituel d’offrandes d’argent, une sorte d’obole qu’apportent les
visiteurs, surtout les femmes à qui les sages du village, réunies
autour de l’imam, prodiguent remerciements et baraka La dégustation
du couscous est l’autre grand moment de l’assensi, un autre passage
obligé, appelé aussi waâda, sans lequel le pèlerinage ne serait pas
complet, car permettant l’expression du lien communautaire par le
partage et la solidarité. Mais c’est autour du mausolée, làhaut,
presque dans les nuages que se concentre l’essentiel de la journée,
le moment où la cérémonie dévoile un autre pan de sa liturgie, de
son sens et aussi son mystère. Pendant que les hommes, jeunes et
moins jeunes, contemplent les splendeurs chaotiques qui les
entourent et découvrent le moutonnement des collines et des monts
qui se dressent au milieu d’étroites vallées, les femmes
investissent le temple, une vieille bâtisse presque en ruine qui a
servi de poste d’observation aux soldats français et qui fait office
de lieu de
culte au décor sommaire et dépouillé de toute représentation pieuse
ou funéraire : juste un trou dans le mur qui ressemble, à s’y
méprendre, à un confessionnal d’église. Sur le sol, un semblant
d’autel sur lequel on allume des bougies. Ni saint patron, ni
marabout descendant d’une lignée confrerique connue, Azrou-N’thour
est juste un lieu-dit vénéré, un aâssas à qui on prête les pouvoirs
d’oracle capable de miracles et auprès de qui on vient implorer une
surhumaine protection et demander la baraka, faire des invocations
en tous genres : on est vieille femme éplorée par l’exil prolongé
d’un fils ou épouse ne supportant pas l’absence trop longue du mari,
on vient à Azrou… ; femme stérile ou lasse de n’enfanter que des
filles, on va à Azrou…; jeune vierge effarouchée par l’âge et le
spectre d’un long célibat, on va à Azrou… ; amoureux de la nature et
de l’air pur, on va à Azrou-N’thour, un lieu où l’on vient rendre
grâce et demander quelque chose en retour. Peu importe quoi. Car
Azrou…
est le réceptacle de toutes les fantaisies des hommes, de tous les
mélanges : moment de célébration d’une messe solennelle à la gloire
du pic éternel, assensi est une synthèse propice à la célébration de
la nature et à la purification spirituelle, dans un élan collectif
de joie communicative et spontanée. Et il arrive que le spectacle
glisse de la piété vers le jeu, le rite de séduction. C’est le
prétexte pour l’échange de regards tendres et l’effusion de
sentiments juvéniles qui s’évaporent sitôt la fête finie mais qu’on
garde comme un souvenir d’une journée d’été passée à Azrou et puis,
qui sait ? Peutêtre si la baraka d’Azrou… Le déploiement festif et
le regroupement qui s’y déroulent offrent ce contraste saisissant
d’une quête spirituelle qui oscille entre le rituel mondain et la
démonstration religieuse. Une célébration profane qui épouse les
contours nubileux d’une religiosité diffuse qui manque d’élaboration
mais non dénuée de sincérité. Ce mélange de pratiques et de
croyances profanes et sacrées, en communion avec la nature, s’il
peut prêter à sourire offre l’occasion d’une catharsis, d’un
exorcisme collectif : si pour les femmes, c’est l’occasion de voir
et d’être vues du monde, pour beaucoup, une excursion champêtre
comme celle qu’on effectue à Azrou-N’thour offre un refuge contre
les contingences, la banalité de la vie quotidienne. Elle permet
d’échapper à un monde qui va mal et qui cède de plus en plus au
désenchantement, en allant à la rencontre de choses simples de la
vie et de renouer, même pour un jour, avec le merveilleux qu’inspire
la montagne. Dans ces effusions ludiques et spirituelles, dans toute
cette tension permanente entre ciel et terre pour donner du sens à
la vie qui se concentrent dans le spectacle aoûtien qui se déroule
sur Azrou-N’thour, il y a, nous citons un auteur qui fait la
description d’un rite similaire, «le notable avantage de souder la
communauté autour d’un même imaginaire et permet le maintien de la
cohésion
collective autour d’un corps de pensées homogènes». Assensi, la
fête patronale célébrée à la gloire du pic sacré d’Azrou-N’thour,
est, pour utiliser la formule du même auteur, « la synthèse
métaphorique voire symbolique d’une conception du monde». Celle-là
même qu’interroge l’ethnologue Camille Lacoste Dujardin, dans son
étude du conte kabyle où elle fait la réflexion suivante sur la
montagne en tant qu’espace symbolique dans la vision du monde et la
cosmogonie kabyles : «La montagne, Adrar, ne saurait manquer au
paysage kabyle, puisqu’elle constitue la majeure partie de ce pays
(…) partout, en quelque point de la Kabylie, l’horizon se confond,
au Sud, avec les cimes du Djurdjura. La montagne est partout
présente, et la distinction est difficile à établir entre la
montagne proprement dite et les hautes collines qu’elle domine. En
fait, les Kabyles sont conscients de leur qualité de montagnard qui,
en préservant leur isolement, leur a permis de profiter des courants
extérieurs, sans
modifier leurs structures fondamentales (…)" Pour Camille Lacoste
Dujardin "la montagne kabyle, par son caractère conjugué de nature
sauvage et vide d’hommes, aux rochers escarpés et percés de grottes,
fut de tout temps un lieu sacré, résidence de génies ou d’ogresses
redoutées en communication avec le monde souterrain. Nombre de ses
sommets sont restés des lieux de pèlerinage contre la stérilité,
dont les Kabyles défendirent farouchement l’accès aux Turcs, comme
le Tamgout des Aït- Djennad (…) D’autres lieux comme les collines et
les rochers participent au sacré de la montagne. Ils sont surtout
des lieux d’invocation. De leur sommet, on pourrait apercevoir le
pays des parents dont on se trouve exilé. Leur hauteur peut
symboliser la croissance: dans un conte (le grain magique), le frère
de l’héroïne grandit magnifiquement à chaque colline franchie sur
laquelle la jeune fille doit faire une invocation».
S. A.-M.
Pour les citations, cf. : Camille Lacoste Dujardin, Le conte kabyle
(étude ethnographique), Editions Bouchène, Alger 1991. Culture
populaire, sorcellerie ou magie?
Dominique Grisoni, In Le Magazine littéraire N°174, juin 1981. Notre
passé quotidien, Michel Pierre, Le Magazine littéraire, N°179
juillet/août 1979.
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