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Lounis Aït Menguellet à
Liberté
“La langue,
c’est la mère, la terre”
Par Meziane Ourad
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Le
dernier album de Lounis Aït Menguellet fait un carton. C’est
une bonne nouvelle, la poésie reprend ses droits. ةcoutons
le poète.
Liberté : Lounis, qu’est-ce qui te
fait encore chanter à ton âge ?
Lounis Aït Menguellet : Qu’est-ce qui me fait chanter ?
C’est le seul moyen d’_expression que je connais. J’en use.
اa sert à quelque chose. ہ sortir ce qu’il y a en moi. Il y
a des gens qui peignent, qui écrivent, qui sculptent, moi je
chante. J’exorcise.
Tu chantes pour donner des leçons ?
Je me l’interdis. Je ne fais que de l’observation. Elle peut
être juste ou fausse. Mes mots ne sont pas des vérités
générales. Mais, quand je les dis, ça me fait du bien. Quand
tu as des choses à dire et que tu arrives à le faire, à ta
façon, tu ne peux être que satisfait ! Tu fais œuvre utile…
ہ l’origine, tu as décidé d’être
chanteur ?
Je suis le fruit d’un accident. Non, je n’ai jamais voulu
être chanteur. ہ ce jour, je considère que je suis victime
de l’accident originel. Je me défends d’avoir opté pour le
processus qui consiste à fabriquer une vedette, un nom.
Depuis mes débuts, qui remontent à quarante ans, je n’ai
jamais su si j’allais créer un album, puis un autre, puis un
autre… Je ne sais pas de quoi est fait demain.
Comment se déclenche l’envie de créer
?
Je ne connais pas le mécanisme. Il y en a qui ont besoin de
calme, de campagne, de situations particulières, ou de dope
pour écrire. Moi, je peux créer dans n’importe quelle
circonstance. Je ne suis pas, par exemple, tributaire des
évènements que traverse le pays. Prend pour illustration
Nedjayawen amkan (on vous a laissé la place), qui est censée
être une chanson-réponse au lynchage public dont j’ai été
victime, il y a quatre ans. Je l’ai écrite une, voire deux
années après ma mise à mort. Je ne réagis pas à chaud. Les
évènements n’expliquent pas ma carrière. Ils ne l’ont pas
faite.
Lounis, philosophe, poète ou sage. Qui
es-tu ?
Je ne suis ni philosophe ni penseur. Si je l’étais, j’aurais
plus de prise sur ce que je fais. Je suis un homme
ordinaire, plus ordinaire que les ordinaires.
Tu ne te vois même pas poète ?
Pas trop, mais on me le dit si souvent que je commence à y
croire.
Qu’attends-tu pour prétendre à
l’universalité ? Passer à un autre mode d’écriture ?
La chanson est un mode d’_expression qui s’est imposé à moi.
Je m’exprime comme je sais le faire. Ce que je dis est-il
important ? Certains pensent que si. Moi, je pense que je ne
dis que des évidences. Tant mieux si on pense que c’est
spécieux…
Ta chanson est fondée sur du texte,
sur la langue. Fais-tu un travail de recherche, à l’instar
des linguistes, ou un travail de mémoire ?
Je ne fais pas de travail de recherche. Peut-être fais-je un
travail de mémoire ? Les mots du “kabyle” me parlent et je
continue à en découvrir. La langue, c’est la mère, la terre.
Il y a un phénomène qui compte, c’est l’oralité. Une langue
orale est obligée d’être pleine de subtilités. Ce qu’elle ne
peut pas exprimer à l’écrit, elle est obligée de le
compenser par autre chose. De l’impalpable. La langue,
parlons-en, le kabyle par exemple, s’il ne s’enrichit pas
d’apports extérieurs, restera bloqué, en panne. Cette
logique est implacable. Une langue qui ne va pas vers
d’autres langues, c’est un serpent qui se mord la queue.
Tu écris, donc tu lis ?
La lecture, c’est mon alimentation. Je n’ai pas de genre
littéraire préféré. C’est une chance. Je suis un boulimique
de la lecture. Pour les genres, je réponds de la même
manière que lorsqu’on me demande quelle est ma saison
préférée. J’aime toutes les saisons. Je m’adapte à tous les
temps. La pluie ne me donne pas le cafard. J’aime… Il en va
ainsi de la lecture.
Tu as parlé de lynchage. Tu as été
insulté…
Je ne veux pas revenir là-dessus…
Ton public a été ingrat ? Les Kabyles
?
C’est prétentieux. J’ai eu un mot juste, un jour : nous
sommes des fusibles. Je ne sais pas ce qu’on attend de nous.
Ce que je sais, c’est qu’on attend de nous plus que ce qu’on
peut donner. Le poète a toujours une place spéciale dans
notre société. Quand ça va mal, on fait appel à lui. On lui
fait des reproches. On le prend pour la source de toutes les
misères. De tous les maux. Si ça doit faire du bien à mon
monde, j’accepte de servir de fusible...
Ce n’est pas ridicule de rattacher
l’avenir, le devenir à la JSK et à la chanson ?
Pour la cause, pour les libertés, on a besoin de symboles.
La chanson a toujours porté à bout de bras l’âme kabyle,
l’essence algérienne. Il y a plein de Kabyles qui ont appris
leur langue grâce à la chanson.
Tu commences à te bonifier sur le plan
musical, c’est nouveau…
Je n’ai aucun mérite sur ce plan. Ce travail est celui de
Djaâfar, mon fils. C’est indiscutable. Il est capable de
faire redécouvrir des mélodies que j’ai créées dans les
années 1970. C’est miraculeux le travail d’un arrangeur…
Depuis qu’il travaille avec moi, nous avons des retours
d’écoute très favorables.
Au niveau éditorial, tu sembles te
porter mieux…
C’est la première que j’ai à faire à une édition (Izem-Pro,
ndlr), qui fait des efforts sérieux. Belaïd, le patron, a
des idées formidables. Il faudrait que les chanteurs
suivent. Qu’ils l’aident à aller vers un changement
nécessairement. Progressivement, nous allons nous adapter
aux normes mondiales. Il faudra tout de même inventer le
mécénat et le sponsoring… Les choses évoluent lentement.
Cette lenteur est normale. L’essentiel est que les choses
soient mises en place. Sur le parcours, il y aura des
avatars. Il y en aura beaucoup. Pas de mesure.
Lounis, il n’y a plus de salles de
spectacles...
Beaucoup de structures ont été détruites. Il faudra les
réinventer. J’aime bien ce qui se passe à Tizi, à la maison
de la Culture. El-Hadi Ould Ali a de vrais projets et il
commence à les mettre en œuvre. J’assume aussi cela :
j’estime qu’avec Khalida Messaoudi, c’est la première fois
qu’on a un vrai ministre de la Culture. On la dénigre
souvent, toujours. ça correspond à notre mentalité ! “C’est
nous qui vendons les nôtres, au lieu de les encourager,
lorsqu’ils approchent des cimes. C’est dégueulasse ! On
cherche le pouvoir et lorsque l’un des nôtres y arrive, on
crie, scandalisés : ah, il a pris le pouvoir !”
Les partis politiques sont-ils morts
en Kabylie ?
Il y a un malentendu terrible. J’ai beau crier que je ne
connais rien en politique. Que je n’en fais pas et que je
n’en ferai jamais, on ne veut pas me croire. Le
multipartisme est une bonne chose. Chaque parti doit
travailler à faire évoluer la société. Qu’il vienne de là ou
de ci, le positif, je l’accepte. Pourquoi vouloir faire de
moi un politique, alors que ne suis qu’un chanteur ?
Les archs ont-ils été une alternative
crédible ? Juste ?
ہ une époque ancienne, ils étaient adaptés à la société. Je
comprends leur résurrection. Il sont venus dire aux partis :
“Arrêtez de faire les cons !” Si les partis pouvaient
aujourd’hui prendre leurs responsabilités, les délégués, les
archs quitteraient l’agora. Ils ont joué un rôle nécessaire.
Il faut qu’ils cèdent maintenant la place aux partis. ہ
condition que ces derniers aient retenu quelques leçons.
Les archs ne sont pas indemnes de tout
soupçon…
Dans toute action initiée par des gens sincères, il y a des
parasites qui viennent se greffer. ہ l’origine, les archs
sont venus pour mettre de l’ordre.
Et le dialogue ? Tu es d’accord ?
C’est une bonne chose, mais j’aurais aimé qu’il soit mené
par les partis. Pour cela, il aurait fallu qu’ils se
ressaisissent. S’ils l’avaient fait, les délégués des archs,
j’en suis convaincu, seraient rentrés chez eux.
Bouteflika prépare un projet
d’amnistie générale ?
Franchement, je préfère ne pas livrer mon opinion.
Penses-tu que le pays va vers un mieux
?
J’ose l’espérer, mais je connais notre frein. Comme le
disait Fellag, on veut tout, tout de suite. C’est quoi
1962-2005, 40 ans dans l’histoire d’une nation ? Tout, tout
de suite, c’est de l’utopie, du conte de fées... Avant qu’on
devienne un pays, il y aura encore de la corruption, des
sacrifices, des déçus, du sang... C’est comme ça qu’un pays
se construit !
Tu continues à contribuer au travail
des associations ?
Un peu, mais plus trop. On nous demande trop de choses. Si
365 associations sollicitent un artiste, 365 fois dans
l’année pour se solidariser d’une cause ou d’une autre,
alors l’artiste, tout artiste, finirait dans le caniveau.
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