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Azul,
Source : El watan
Edition du 28 juillet 2005 > Portrait
Flora Fatma Mouheb. Écrivaine, chanteuse, elle ressuscite la
Kabylie
Sur les traces de Taos Amrouche
« Seul est grand celui qui transforme la voix du vent en un chant
que son propre amour aura rendu plus doux. »
Khalil Gibran
L‘Algérie est porteuse d’un trésor ancestral commun mais qui a
tendance à s’échapper subrepticement de la conscience collective.
Seuls les « esprits rédempteurs » peuvent en être les sauveurs.
Flora, de son vrai nom, Fatma Mouheb, a réussi ce prodige. Femme
libre d’esprit, elle connaît jusqu’aux secrets d’alcôve la vie
sociale et culturelle de la Kabylie. Avec ses mélodies douces et
prenantes, sa voix douce et profonde, comme dans les contes
anciens, elle a pu tirer des abysses de l’oubli des pans entiers
de notre identité, jusque-là mise, en vain, sous le boisseau. Mais
avant de verser dans l’écriture et l’interprétation de chants
tirés du terroir, Flora avait longtemps milité pour les droits de
la femme et dénoncé les injustices et la discrimination dont sont
victimes ses concitoyennes. Son combat était l’incarnation d’une
conviction irréductible. Certaines de celles qui en furent ses
comilitantes et qui ont préféré la carrière au lieu de la foi,
l’argent au lieu de la gloire et de
la grandeur se retrouvent actuellement dans les salons feutrés et
lambrissés des ministères de la République. Flora, par contre, a
choisi de libérer son génie créatif, quitte à accepter la débines
de tous les artistes qui ont cessé de plaire aux tenants de la
pensée unique. « Je ne peux pas accepter de troquer mes
convictions contre quelques espèces sonnantes et trébuchantes »,
a-t-elle confié. Elle n’a pas accepté, parce que, comme tous les
enfants de cette Kabylie profonde et féconde, elle a connu l’école
des privations avant celle des honneurs et des plaisirs. Née en
1966 à Dellys, Flora a dû, dès sa tendre enfance, faire face à
tous les paradoxes. Elevée dans la rigueur de la famille kabyle,
sa vie deviendra plus tard un long exode. Chaque départ est un
poème et chaque retour est un roman. En 1975, son père, un émigré,
décide d’emmener Fatma et sa mère en France. Bien que fascinée par
cette nouvelle vie, Flora n’en fut pas pour autant enchantée. Son
poème intitulé Douce France
de mes errances raisonne comme le témoignage brûlant d’une femme
à la recherche de son identité. Le rejet et les meurtrissures ont
vite attisé ses blessures. Tout comme les pères kabyles, gardiens
de l’honneur, son père lui a limité ses sorties. Au cours d’un
voyage au pays, il envisagea de la marier dès qu’un prétendant
sérieux taperait à sa porte ! Ce qui devait arriver arriva, mais
les déboires conjugaux contraignirent Flora à un nouveau départ. «
J’ai ressenti l’urgence de m’extirper de ce marasme familial avec
ses cordes et ses interdits », a-t-elle soutenu. C’est en France
qu’elle se découvre la fibre artistique. Toute jeune, elle a
commencé à composer des poésies, à écrire des pièces de théâtre et
à interpréter Jean Racine et Molière. Bien que férue de la
littérature française, elle rêve d’un avenir dans le domaine de la
musique. A Marseille, elle s’était inscrite, en 1987, dans une
école d’art dramatique. Ce fut ses débuts dans le chant. Au sein
d’une association culturelle
africaine, elle a fait valoir son talent dans le chant et la
danse. Elle a également excellé dans l’écriture des contes en
mettant en avant son identité kabyle et en la transmettant aux
autres. De ses contacts avec les membres de cette association,
elle a appris certains dialectes africains, notamment réunionnais
et commoriens. Elle interpréta phonétiquement des répertoires de
Nora sur le colonialisme, Doukali (Montparnasse), ceux de Chrifa,
Hanifa, Slimane Azème, Aït Menguellet, Fadéla et Sahraoui, etc. Au
début des années 1990, elle regagne le berceau de son enfance,
l’Algérie. Mais elle retrouve un pays livré à la nébuleuse
terroriste. L’une des cibles faciles de la barbarie intégriste
était la femme. Sensible au combat démocratique, elle s’engage, en
1995, malgré les menaces, dans les rangs du RCD et rejoint
l’association Rachda. Lors d’un dîner offert par le président de
la République en l’honneur des femmes, à l’occasion du 8 mars
2001, Flora n’a pas hésité à interpeller le
chef de l’Etat sur le sort des femmes : « Monsieur le Président,
soyez avec nous ! », a-t-elle clamé à l’adresse de Bouteflika, et
à ce dernier de répondre : « J’essayerai de l’être ». Flora ne
s’est pas arrêté là puisqu’elle a ajouté : « N’essayez pas, soyez
le ». En guise de consentement, le président l’a gratifiée d’un
sourire. Parallèlement à ses activités de militante dans le
mouvement associatif, Flora se lance dans des formations en
musique, en coiffure, en photographie et initie des recherches sur
les chants et la littérature algérienne. Dans sa soif de retrouver
son terroir, elle a passé au crible de nombreux ouvrages. Elle a
fait des reportages photos et des films pour immortaliser les
rituels et les traditions kabyles notamment. Elle a chanté les
femmes, le pays, le désespoir des jeunes mais l’espoir aussi. Son
poème Ya bladi ou thamourth-iw est le miroir même de la jeunesse
algérienne. Une jeunesse qui, même dans le désespoir, s’attache à
la vie :
Cloîtrés dans deux mondes à part
Noyés par notre désespoir
Les pans de nos vies épars
On nous a dit : « Il est trop tard ! »
Quand on a vu la lumière d’un phare
Nos voix se sont guidées dans le noir
Les armes ?
On ne voulait plus les voir !
La paix ? Notre avenir et notre devoir !
Vivre ! se pardonner enfin ! donner de l’amour et en recevoir !
Ensemble réécrire notre histoire
Nos yeux en sont encore les tristes miroirs
Mais nos cœurs meurtris veulent toujours y croire...
Ce texte a été écrit et interprété par Flora dans un habillage
musical de Rapsody, une musique américaine universellement connue.
Fatma Mouheb invente sa propre mode et fait des objets qui
illustrent les anciens rituels magiques qui se perdent. Elle les
immortalise sur des photos, des supports audiovisuels et dans un
site Internet (en chantier). Pour se ressourcer, elle s’instruit
auprès des sages. Elle envisage de se déplacer jusqu’au M’zab, à
Arris et peut-être jusqu’aux confins du désert pour recueillir des
vieux chants et les interpréter. « Achouek est un chant interprété
souvent par des femmes. Il retrace la vie quotidienne, les
évènements historiques, les traditions et les coutumes »,
explique-t-elle. Pour elle, « le chant est d’abord un cri de
femmes. Il glorifie les martyrs, transpose les traditions, la
pratique pastorale », a-t-elle ajouté. Ces chants sont souvent
entonnés pour se donner le courage nécessaire aux fins d’accomplir
certaines tâches. Chaque activité ou
événement a ses propres chants : les travaux champêtres, les
tâches domestiques, les mariages, les naissances, les guerres, les
sécheresses, la misère, la mort... Il y a également des chants
liés à l’amour, à la trahison, à la haine, aux déceptions. « Je
suis fascinée par ces chants et rituels d’un autre temps, gardés
dans l’oralité et qui ont survécu à tous les colonisateurs, et je
déplore qu’il n’y ait pas assez de chanteurs et de chercheurs qui
reprennent ces airs d’antan... avant qu’ils ne disparaissent à
jamais sous le torrent de la mondialisation. Tous ces chants
sacrés du terroir doivent être immortalisés dans différents
supports », a-t-elle estimé. Ce qui fait par ailleurs le talent de
Fatma Mouhab est sans aucun doute le fait qu’elle ait pu donner
une dimension musicale universelle à ces rituels et aux chants qui
les accompagnent. Outre les recueils de chants, de poésie, Flora
s’échine à mettre sur orbite son site Internet qui, selon elle, «
revalorisera les complaintes des
terroirs ». Le site sera alimenté de photos de rituels et de
films. « Je souhaite qu’il soit bien fourni en expositions
d’œuvres d’ artistes sur le terroir algérien exclusivement axé
autour du chant », a-t-elle souhaité. Comme Le Grain magique de
Taos Amrouche, Flora Mouhab s’épuise pour léguer à la prospérité
une anthologie de contes et de chants rituels, qu’elle a
recueillis et sauvés de la déperdition. Comme Taos Amrouche aussi,
dans ses chants, ce sont les mêmes maux et blessures qui
resurgissent : la femme, l’exil, l’exclusion, l’Algérie... « Je
partage avec Taos les même brisures, les même flétrissures »,
a-t-elle souligné. C’est de ce passé commun, à la fois douloureux
et tumultueux, que Flora s’est inspiré pour donner un sens à ses
combats. Flora s’apprête à éditer son premier roman
autobiographique Djamila ou les Mirages d’une femme algérienne,
une œuvre coécrite avec un écrivain français.
Parcours
Née en 1966 à Dellys, Flora, de son vrai nom Fatma Mouheb, a dû,
dès sa tendre enfance, faire face à tous les paradoxes. Neuf ans
plus tard, soit en 1975, son père, un émigré, a décidé d’emmener
Fatma et sa mère en France. Là-bas, elle a poursuivi ses études
jusqu’à la classe de terminale. A l’école, Flora découvre la fibre
artistique et commence à composer des poésies, à écrire des pièces
de théâtre et à interpréter Jean Racine et Molière. Elle rentre au
pays en 1985. Après un mariage raté, elle a pris un nouveau départ
pour la France. En 1987, elle s’est inscrite à l’Ecole des arts
dramatiques de Marseille. Au sein d’une association culturelle
africaine, elle a fait valoir son talent dans le chant et la
danse. De ses contacts avec les membres de l’association, elle a
appris certains dialectes africains, notamment réunionnais et
commoriens. Elle a regagné le pays au début des années 1990 pour
se lancer dans le combat démocratique et le mouvement féminin.
Parallèlement à son activité
de militante, Flora s’est initiée aux recherches sur les chants
et la littérature algérienne. Elle a fait des recueils de poésie
et de chants ainsi que des reportages photos pour immortaliser les
rituels et les traditions kabyles notamment.
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