Hommage à
Fadhma N’Summer
Plusieurs facettes de
l’histoire de l’héroïne dévoilées
Par Salah Yermèche
Une
conférence-débat sur Fadhma n’Summer a été tenue dernièrement à la
maison de la culture Mouloud-Mammeri de Tizi Ouzou par MM. Bitam
Boukhalfa et Herrouz Mohand.
Fadhma n’Summer ou
l’héroïne des Illilten, dont les hommes qu’elle commandait
pendant les insurrections des années 1850 donnaient du fil à retordre
aux troupes coloniales françaises, sous le commandement du maréchal
Randon, est décidément inconnue même dans sa contrée natale (Kabylie).
La prise des écrits et les dévastations des traces sur cette femme par
l’armée coloniale française sont, entre autres, les principales raisons
de la méconnaissance du parcours d’une illustre révolutionnaire
algérienne du 19e siècle.
La pauvreté en écrits documentaires, livresques et filmiques à ce sujet
fait également que le citoyen, en général, et la population scolaire, en
particulier, ignorent tout sur cette farouche résistante pour son
affranchissement de la tutelle de l’homme et de son combat héroïque
contre la colonisation et l’occupation française de l’Algérie.
Ainsi, à bon escient, une conférence-débat sur Fadhma n’Summer
(autrement dit du village de Summer, dans la daïra d’Iferhounène)
a été tenue dernièrement à la maison de la culture Mouloud-Mammeri de
Tizi Ouzou par MM. Bitam Boukhalfa, ancien enseignant et auteur, et
Herrouz Mohand, chercheur et enseignant au collège du Val-de-Marne
(France), dans le cadre d’une “journée culturelle organisée en hommage à
l’héroïque nationale Fadhma n’Summer” par l’association portant le nom
de cette combattante en collaboration avec l’association Si Muh u
M’hand. Des pans entiers du voile l’entourant seront levés à cette
occasion. MM. Bitam et Herrouz se sont succédé au micro pour retracer le
court mais riche itinéraire de cette femme exceptionnelle en faisant
remarquer avec regret la “pauvreté et la présence féminine” dans la
salle pendant que la manifestation était consacrée à… une femme héroïque
qui a voué toute sa vie non seulement à son affranchissement de la
tutelle de l’homme, mais encore pour combattre la domination coloniale
française. “Ailleurs, hors de la Kabylie, ajoute M. Bitam, je suis
toujours étonné de la présence en force, voire dominante, des femmes
dans tout forum ou manifestation organisés et traitant de tous thèmes…”
La femme
éternelle
La femme est l’avenir de l’homme, disait le poète universel
Jean Ferrat. “C’est la place de la femme dans l’avenir de la société qui
m’a ramené à répondre à l’invitation pour parler de la femme, de
surcroît Fadhma n’Summer. La femme est l’avenir de la paix dans le
monde, la femme est un être de paix, elle est faite naturellement pour
protéger les êtres qu’elle met au monde, elle ne peut pas militer pour
tuer la vie qu’elle donne…”, insistait M. Bitam. Le même orateur fera
remarquer, à propos du “doute”, souligné dans les débats, sur la
fiabilité des écrits sur l’histoire de l’Algérie, notamment de la
Kabylie, dont sont auteurs des Français, que “ceux-ci ne sont pas,
certes, à 100% vrais, mais ne sont pas également à 100% faux. Il y a ce
qui peut être retenu, comme il y a ce qui est inacceptable. ہ tout un
chacun de glaner et de faire ce qu’il peut en matière de recherche tout
en multipliant ce genre de manifestations (conférences, débats publics,
etc.)”.
Par ailleurs, le conférencier apprend à l’assistance que le tournage
d’un feuilleton de 60 épisodes sur Fadhma n’Summer se prépare
actuellement en… Syrie, un pays “frère de l’Algérie”. “Si chaque épisode
dure 15 minutes, ça ferait l’équivalent de dix longs métrages.” Or, un
seul long métrage aurait suffi, mais dans sa terre natale et de combat,
dans les trois langues usitées alors (tamazight, arabe, français).
Parlant toujours de Fadhma n’Summer, le conférencier fera remarquer
qu’au milieu du 19e siècle, il n’existait pas de femmes chez les Kabyles
qui s’instruisaient (apprenantes du Coran), tandis que Fadhma n’Summer,
toute gamine encore, apprenait le Coran, suivant son père, Sid Ahmed
Mohamed, de Werja à Summer (plus d’une heure de marche), où celui-ci
fonda une école coranique (timaâmart). Elle était exceptionnelle au
point d’opposer un refus — chose relevant de l’extraordinaire pour une
femme à cette époque — à ses frères, notamment l’aîné (Si Tahar) quant à
leur désir de la marier à un homme de leur choix (Yahia n’Ath Ikhoulaf),
un homme de la famille de ses oncles maternels, qui a demandé sa main,
demande agréée probablement par toute la famille.
Elle devait néanmoins consentir, plus tard, à ce mariage pour seulement,
selon le conférencier, démontrer sa “pureté” et écarter tout doute et
les ragots colportés quant à sa virginité. Elle vivra sous le toit de
Yahia n’Ath Ikhoulaf du village de Aâsker quelques semaines, un mois,
disent les uns, une année, disent les autres, explique M. Bitam, avant
de déserter ce foyer et se consacrer à la lutte contre le colonialisme
français.
ہ l’arrivée dans la Kabylie de Chérif Bou-Baghla, un non moins héroïque
combattant du colonialisme, venu de l’ouest du pays, Fadhma n’Summer
combattra aux côtés de celui-ci les troupes du maréchal Randon. Elle
aurait même accepté d’épouser ce révolutionnaire qui s’est installé dans
les environs de Sidi Aïssa (Bouira) ; Cherif Bou-Baghla a épousé la
fille de ce marabout, dont la région porte actuellement le nom, pour
combattre les troupes coloniales, sous des conditions ayant trait à la
polygamie de l’homme, pratique courante alors.
Ce combattant ne tardera pas cependant à être tué par ses camarades
soudoyés et payés en coupes d’or par les sbires du maréchal Randon, dira
encore M. Bitam.
Les débats au cours de cette conférence à laquelle a pris part une
nombreuse assistance ont été marqués par des témoignages sur l’histoire
de la région et le combat de Fadhma n‘Summer contre la colonisation,
notamment après les années 1840 jusqu’à 1857.
Des
témoignages précieux
Ces témoignages relevés dans des lectures de documents parfois inédits
et d’ouvrages de plusieurs auteurs (Mohamed Seghir Feredj, Tahar
Ousseddik, Boulifa, Henri Marrou, colonel Robin, maréchal Randon…) sont
venus de Hocine L’hadj, poète et auteur, de Yaha Abdelhafid, ancien
officier de l’ALN et membre fondateur du FFS puis du FFD, de Ouali Aït
Ahmed et Dahlal Mouloud dit Si El-Hassan, respectivement président et
vice-président de l’association Tagrawla 1954-62. Avant sa capture
Fadhma n’Summer commandait une armée de 45 000 hommes et femmes,
indiquent les conférenciers. Dans les batailles d’Ichériden (Larbaâ Nath
Irathen), Timezguida (Iferhounène), elle faisait face à plusieurs
divisions commandées par 12 généraux et de nombreux colonels. Mohand
Herrouz, chercheur et enseignant, rappellera dans son intervention la
fameuse citation : “un peuple sans mémoire est appelé à disparaître”,
soulignant les séquelles de la colonisation de l’Algérie pour prendre
ses richesses, ni plus ni moins. “J’ai répondu à l’invitation pour
démystifier un peu l’histoire qu’on nous a apprise.” L’unique photo
existante de l’héroïne Fadhma n’Summer, dont est illustrée la couverture
de l’ouvrage de M. Bitam, fut achetée par un citoyen de la région auprès
des archives nationales françaises, a indiqué cet auteur.
Capturée, précise-t-il, le 11 juillet 1857 à Takhlijt At Atsu avec 200
hommes et femmes de ses troupes, après une 15e tentative d’invasion et
de razzia des divisions du maréchal Randon, Fadhma n’Summer (nom
patronymique actuel de sa famille, Sid Ahmed) mourra en prison dans le
camp de Béni Slimane, près de Tablat, en 1863, à l’âge de 33 ans. Les
restes de sa dépouille y furent exhumés 33 ans après l’indépendance du
pays pour être mis en terre “clandestinement” le 3 juillet 1995 au carré
des Martyrs d’El-Alia, à Alger.
Pour satisfaire les vœux des villageois des environs de cette région d’Iferhounène,
où l’héroïne avait grandi, trois statues ont été élevées à sa gloire
près des trois villages différents, notamment à Tizi L’djamaâ, Summer,
Werja. Selon un ancien moudjahid Belaïd Aliouche, du village Ath Atsu,
la malle ou la caisse en bois où Fadhma n’Summer rangeait ses effets
était encore, en 1957, chez son cousin Amar Aliouche, dans la maison où
la combattante fut capturée. Le moudjahid Amar Aliouche, qui avait
hérité malgré lui de cette malle, avait fini par la détruire prenant
peur des représailles de l’armée coloniale française si elle venait à la
découvrir chez lui.
Une pause dans cette conférence a été observée pour permettre la remise
par le directeur de la maison de la culture d’un tableau d’honneur et
d’une médaille de reconnaissance, dont des associations organisatrices,
à Akli Yahiatène, le chanteur kabyle au riche répertoire et parcours
dans le chant révolutionnaire. Visiblement très fatigué, l’adulé
chanteur n’a pu prendre part à cette manifestation. Pour rappel, le
conférencier Boukhalfa Bitam, un retraité de l’enseignement, a édité
plusieurs ouvrages sur l’histoire de la région, tels La prise de Taddart
Oufella (Sned 1980), Rue de la Liberté (Enal 1984), Les justes (Enal
1986) et surtout Fadhma n’Summer (Ou une autre lecture du combat de
l’illustre fille de Werja, édité en 2000).