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Brahim Labari :
(Cent Papiers 04/10/2007)
Brahim
Labari est un sociologue berbéro-marocain installé en France. Il
est l’auteur de deux livres jusqu’à présent : Recettes
islamistes et appétits politiques et le Sud face aux
délocalisations. Connaissant fort bien les mœurs politiques de
son pays d’origine, nous l’avons sollicité pour répondre à
quelques-unes de nos interrogations sur les récentes élections
législatives marocaines. Voici le résultat de notre échange. À
lire et à relire !
Les dernières élections législatives marocaines ont été marquées
par un taux record d’abstention et un grand nombre de votes
blancs, quelles en sont les raisons d’après vous ?
L’abstention est devenue au fil du temps une maladie dans les
vieilles démocraties occidentales, qui ont fait, que ce soit dit
en passant, du mandat représentatif le pivot de leur système.
Des campagnes de sensibilisation ont été organisées pour enrayer
le phénomène et réconcilier le citoyen avec la politique.
Souvent, un budget conséquent est consenti à cette fin. C’est
dire que la démocratie représentative a un coût !
Au cours des récentes élections législatives au Maroc,
l’abstention a assurément pris la forme non pas d’une maladie
identifiable, mais bel et bien d’un symptôme dénotant un
désintérêt certain des Marocains pour les élections et partant
pour la politique. Seuls 37% ont cru bon d’user de leur bulletin
pour marquer un choix politique. Ce qui est un chiffre
stupéfiant quand il s’agit d’entamer la socialisation politique
des masses. Les autres semblent préférer vaquer à leurs
occupations plutôt que de se poser en garants des élections, qui
ne changeraient en rien la précarité de leur quotidien et
l’incertitude de leur avenir. Or, qui sont ces abstentionnistes
qui ont volontairement boudé les urnes, qui ont refusé de
confier leur secret à l’isoloir ? Quelles subjectivités
mobilisent-ils ce faisant ? Une étude sociologique approfondie
serait sans doute d’un intérêt majeur. À vos plumes chers
sociologues !
Dans notre monde moderne la seule légitimité qui tienne est
celle des urnes, le régime marocain ne s’est-il pas déligitimé
en raison justement de l’élecotrat qui lui a fait, massivement,
défaut ?
N’oublions pas qu’il s’agit d’élections législatives destinées à
doter le pays d’un nouveau parlement ! La question de la
légitimité est difficile à réduire à une opération électorale.
Certes, le mandat représentatif tire sa légitimité en premier
lieu du vote, mais d’autres paramètres existent en dehors de la
rationalité occidentale. Si l’on revient à la sociologie de Max
Weber qui distingue trois idéal-types de légitimité
(charismatique, traditionnel et légal-rationnel), on pourrait
dire que le troisième caractérise avant tout la démocratie
représentative, qui est née et a prospéré en Occident.
Nonobstant, il n’est pas rare que l’on retrouve un magma des
trois dans un certain nombre de régimes. En terre d’islam, il
est bien évident que le référent islamique est la première
instance de légitimation. La question de la légitimité mesurée
au taux d’abstention dans un pays islamique comme le Maroc me
semble dénuée de portée heuristique. Il faut mettre en
perspective l’avènement de ces élections, le contexte de leur
déroulement, les forces politiques en présence et la lucidité
des futurs députés à tenir compte des enseignements de ce
scrutin. Autrement dit, sans arriver à l’explication de la
déligitimation du politique, on peut raisonnablement avancer
l’hypothèse d’un signal fort adressé à ceux qui sont appelés à
proposer, à voter et à veiller à la bonne application des lois !
Mais est-ce que, d’après vous, on est passé d’un électorat de
quantité à un électorat de qualité, comme l’a affirmé l’ami du
roi et le numéro deux du régime marocain, Fouad Ali El Himma ?
Il faut remplir précisément de sens les deux catégories
énoncées. Qu’est-ce qu’un électorat de quantité et de qualité ?
L’électorat n’est pas une réserve classée sur le critère de sa
qualité ou de son insignifiance. Une voix est une voix, peu
importe le statut ou le rang de celle ou de celui qui l’exprime.
C’est le fondement même du suffrage universel et du suffrage
tout court. Chaque électeur accomplit, par son vote, un acte
conscient et la logique veut que plus la participation au vote
est massive (de quantité ?), mieux le système politique se porte
et plus l’élu se voit investi de cette noble fonction : servir
et non se servir !
Il n’y a strictement aucun enjeu politique majeur pendant ces
élections- le Maroc est une monarchie exécutive où le roi
gouverne et règne-, pourquoi donc les organiser et dépenser les
deniers publics dans un pays qui en a tellement besoin ?
À mon sens, l’enjeu principal est de sonder l’état de l’opinion
en temps réel, de vérifier effectivement ce que tout le monde
diagnostiquait, y compris au sein du sérail politico-médiatique,
à savoir que les islamistes se tailleraient la part du lion dans
le scrutin et pourraient ainsi voir l’un des leurs accéder à la
primature. Cet enjeu implique la prise en charge économique du
scrutin dans sa préparation, son organisation et ses retombées.
Consécutivement, il y a aussi un autre enjeu que je qualifierais
d’international : montrer une image pluraliste du Maroc à
l’étranger passe par l’organisation périodique des élections.
D’ailleurs la présence des observateurs internationaux dépêchés
sur place pour contrôler la régularité du scrutin conforte le
bien-fondé de cet enjeu.
La culture électorale dispose d’un certain enracinement au
Maroc, quel que soit par ailleurs le degré de l’authenticité des
scrutins et la loyauté des différentes parties prenantes aux
processus électoraux. Il reste qu’après la chute du mur de
Berlin, la plupart des pays affichent, à défaut d’épouser
formellement, les canons de la démocratie représentative et la
philosophie de l’économie du marché.
Si on se fie aux résultats, le raz-de-marée islamiste n’a pas eu
finalement lieu, mais par contre le vieux parti de l’Istiqlal a
crée une grande surprise en devenant la première force politique
du pays, comment pouvez-vous expliquer ce résultat on ne peut
plus étonnant ?
Je vais encore secouer le sens commun en affirmant que la prime
revient aux partis dont l’islamité est le dénominateur commun.
Que ce soit l’Istiqlal ou a fortiori le PJD, le conservatisme
religieux est érigé en valeur incontournable pour défendre un
certain Maroc et tenter de le sortir de l’impasse.
N’oublions pas que les fondateurs de l’Istiqlal étaient des
salafistes. Allal El Fassi, son véritable fondateur, s’était
clairement revendiqué de l’héritage de Mohammed Abduh, Jamal
Dine Al Afghani et de son contemporain Rachid Réda. Il faut
aussi avoir à l’esprit que la création de ce parti remonte aux
années 1940 et qu’il a survécu à une scission survenue en 1959
qui l’a vidé de ses cadres jeunes turques avec la naissance de
l’UNFP. C’est dire que l’Istiqlal est un vieil parti, tantôt
gouvernemental, tantôt d’opposition à doses homéopathiques, dont
on peut supputer une connaissance consommée du jeu électoral et
détenant de surcroît un capital inégalé en termes de
responsabilités politiques.
En plaçant ce parti à la tête du scrutin, les électeurs, les
rares votants, ont joué la prudence et en même temps ont offert
un ticket gagnant aux coalitions gouvernementales rendues
nécessaires par le fait qu’aucun parti ne peut assumer à lui
seul l’alternance. C’est une constante dans les expériences
électorales du Maroc indépendant. Ce thème de la prudence nous
amène tout droit au sociologue américain John Waterbury qui
avançait l’hypothèse, fort discutable, que « Le Marocain, qui
n’est à l’aise qu’intégré à une collectivité et se sent démuni
dans une action autonome, conçoit le pouvoir et l’autorité comme
défensifs avant tout, servant à protéger et à conserver plus
qu’à créer ou à détruire… », (Le commandeur des croyants. La
monarchie marocaine et son élite, Paris, PUF, 1975.)
Par ailleurs, je peux dire que l’Istiqlal, à la faveur de sa
longévité, dispose d’un socle électoral bien supérieur à celui
des partis qui ne sont pas complètement aguerris au clientélisme
électoral. Le PJD complète le tableau car les islamistes ont
effectué assidûment pendant un certain nombre d’années un
travail de terrain approfondi en direction des masses
populaires. Ils ont semé leurs grains clientélistes dans les
quartiers en difficulté, le contexte international et la
consécration des thèmes à tonalité islamique trouvant un écho
favorable auprès des diplômés désœuvrés et autres pans de la
société épris d’une alternance authentique. N’étant pas associé
aux expériences gouvernementales passées contrairement à l’USFP,
le PJD attire les mécontents, séduit la « classe moyenne » et se
pose par ailleurs en dénonciateur chevronné des retombées de la
mondialisation sur le Maroc.
Le chef de l’Istiqlal, Abbas El Fassi est finalement nommé
premier ministre. Beaucoup pensent que c’est une erreur en
raison de ses propos anti-berbères et de son implication directe
dans le scandale "Annajat" où 30 mille jeunes marocains ont été
floués ?
On sait depuis Machiavel que la moralité publique n’est pas la
voie la plus empruntée pour accéder aux responsabilités. Action
partisane et vertu cardinale ne font pas forcément bon ménage.
Les exemples ne manquent pas de par le monde !
lahsen oulhadj
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