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   AURES  Des paysans de terres inconnues indiquent le cap

 

Reportage 

           De loin, la sebkha laisse le visiteur émerveillé. Dans le vaste plan d'eau, des centaines d'oiseaux dont de nombreux flamands roses viennent s'approvisionner dans ce garde-manger. C'est un véritable régal pour les yeux. Mais lorsqu'on aborde ses berges, qu'on les dépasse pour aller voir plus en profondeur, c'est un autre spectacle qui nous attend. Celui-là est plutôt désolant.  A Mechta R'Mel, un douar situé au sud-ouest de Batna, coincé entre la commune de M'Doukal et Azil Abdelkader qu'on appelle aussi Metkouak, des paysans et des éleveurs refusent, malgré l'arbitraire et l'exclusion dont ils font l'objet, de quitter leurs terres.  L'immense Chott El Hodna semble s'être délesté d'une petite parcelle, le Petit Chott, qui se trouve à son extrême sud-est. Il borde de son plan d'eau salé une bonne partie de la mechta. Cette dernière regroupe 120 familles éparpillées et s'étend sur un haut plateau de 16 km de long sur 8 km de large. Enclavés, ces paysans ont toujours compté sur leur propre force. L'aide de l'Etat, ils n'ont pu la percevoir. Les 80 dossiers introduits dans le cadre du plan national de développement agricole (pndra) n'ont pu aboutir. «On nous a exigé 1 700 da pour déposer nos dossiers. Nous ne savons même pas pourquoi. Cet argent relève t-il des frais de dossier ou du bakchich ? Il en est de même pour nos 40 millions de centimes, une cotisation pour la prise en charge des travaux d'une route que nous n'avons encore pas vue», diront, révoltés, les paysans.  La route, ou plutôt la piste, est leur hantise dès qu'il pleut. Les 16 km de raccourci qu'ils ont l'habitude d'emprunter deviennent impraticables. Ils se voient contraints d'effectuer un détour de 70 km pour arriver au même but.  Avec acharnement, du lever du jour au coucher du soleil, ils ont réussi à démontrer que cette terre des hauts plateaux battue par les vents est capable de donner le meilleur d'elle même.  Une volonté qui bute  contre une caserne  Chez les Korbali, les bras ne manquent pas. Tayeb, ses frères et ses cousins s'appliquent comme des fourmis aux nombreuses tâches. Cinq jeunes, pieds nus, préparent la terre pour planter des arbres fruitiers. L'un d'eux fauche le fourrage d'une parcelle d'un vert éclatant. D'autres étendues sont réservées pour la semence des céréales d'été et d'hiver. Il s'agit essentiellement de blé dur, de blé tendre et d'orge.  Près d'une sonde d'un forage débitant une eau chaude, d'origine hydrothermale, coulant dans les sillons, Tayeb, l'aîné de tous explique : «Ce fourrage, on le fauche tous les 15 jours. Nous pouvons rendre vert de culture ces étendues jusqu'au piedmont. Nous avons testé la production du coton qui était d'un blanc immaculé, l'olivier, le raisin… Qu'on nous laisse seulement travailler !»  Effectivement, de nombreux citoyens s'empressent de dénoncer des pratiques de roitelets qu'on croyait révolues. «Le commandant de la caserne du coin nous interdit non seulement nos droits minimum au développement, mais, en prime, nous humilie et nous insulte sans qu'aucune autorité n'ose se prononcer, malgré nos nombreuses lettres adressées, même au président de la république», ajoute-t-il.  Ainsi, depuis quelques années, la région est mise en quarantaine. «Les travailleurs d'entreprises chargées d'installer les poteaux pour l'électrification de 52 km de lignes se sont vu sommés de déguerpir. Il en est de même pour le projet d'ouverture d'une piste agricole de 6 km qui fut détournée au profit d'une commune avoisinante. Cet officier intervient même pour bloquer les travaux de réparation de maisons individuelles», nous confient Amar et d'autres. «En 1984, les apc de Azil-Abdelkader, Bitam et M'doukal se sont désistées de 58 000 ha pour un champ de tir et une caserne près de la montagne, loin des paysans», nous explique un élu. Au départ, les habitants avaient senti cette présence comme une fierté. Aujourd'hui, ils la vivent comme une trahison.  Faute de clôture, les deux classes d'une école primaire ouverte il y a 10 ans en rase campagne ont toujours droit aux visites de bêtes curieuses de passage. Les ouvriers de l'APC n'ont pu aller plus loin, ils ont juste creusé des trous pour la pose des piliers. «Monsieur le commandant en a décidé autrement !», s'indignent les parents d'élèves. Au nombre d'une centaine, les écoliers se disputent les tables. Ils se partagent à trois le même pupitre, y compris lors des examens. Pis, la même classe abrite à la fois deux niveaux différents. Ceux de la première année, par exemple, occupent une rangée aux côtés de leurs camarades de la deuxième année. Les enseignants, quant à eux, divisent le tableau en deux pour donner leurs leçons.  Très souvent, et durant des années, les parents assuraient aux enseignants venus de loin l'hébergement, la restauration et le transport. A défaut de classes — promises mais non réalisées — le bureau et la chambre d'enseignants mitoyens sont transformés, de temps à autre, en classes. On devine aisément les résultats catastrophiques des études. Aux examens de 6e, quatre à six élèves seulement réussissent leur passage. Mais ces lauréats accumulent à chaque fois des retards dans leur scolarité qu'ils se voient forcés de l'interrompre avant la fin de leur première année du collège.  Pas loin de l'école, Khaoula, cette bergère pas plus haute que trois pommes, vêtue d'une djellaba, un fichu lui couvrant la tête, garde en compagnie de son jeune frère un troupeau de moutons que des chiens rabattent. Khaloua n'est pas seule, d'autres petits enfants exclus du système scolaire embrassent ce métier et explorent leur nouvel univers, l'immense étendue steppique.  Avec beaucoup de nostalgie et de tristesse, les parents ne manqueront pas d'évoquer à l'occasion leur école coranique à l'époque de la guerre de Libération nationale, creusée sous les buissons et qui rassemblait 50 élèves : «En ce temps-là, la région était un territoire libéré mitraillé et bombardé par l'aviation. L'école souterraine a dû changer plusieurs fois de sites buissonneux. Ne pouvant supporter cette situation, un enseignant voulait quitter l'école, mais il fut contraint de continuer sa mission sous l'ordre des moudjahiddine. C'est ainsi que bon nombre d'enfants ont réussi à apprendre par cœur la moitié du livre saint.»  A cette époque, beaucoup de familles venaient se réfugier dans cette région. «En 1995, dans le cadre de la lutte antiterroriste, un responsable militaire, par mesure préventive, voulait détruire à l'aide d'un godet les vestiges de maisons éparpillées brûlées par l'armée française. Mais les habitants l'en ont dissuadé. Ces maisons sont les symboles vivants de notre histoire que nous ne voulons pas perdre !», nous racontent des parents d'élèves. Chez cette génération, le passé côtoie constamment le présent.  Le défi d'un fellah ruiné  Après une inondation qui a ravagé sa récolte et détruit son logis, Othmane se retrouve au milieu des années 1990 ruiné et avec pour unique toit une tente de fortune arrachée péniblement. Avec ses 15 garçons et ses 8 filles, il y vivra 4 mois. Armé d'un courage exceptionnel, il ne baissera pas les bras. Il décide de sauver la terre qui l'a vu naître. Ce fellah, âgé aujourd'hui de 60 ans, a vite compris ce qu'il fallait faire. Il vendra sa 404 bâchée pour pouvoir réaliser son propre forage puis mettra à l'abri sa famille d'éventuelles attaques terroristes. Il demeurera seul face au défi qu'il s'était lancé. Il pétrira lui même son pain pour se nourrir et travaillera d'arrache-pied. Il labourera, plantera, irriguera la terre de ses ancêtres qui, en une année, le récompensera d'une récolte importante de fèves. Il achètera alors une voiture et deux vaches qui, quelques années plus tard, lui donneront 16 petits.  Aujourd'hui, Othmane est propriétaire d'un cheptel de 80 ovins, d'un camion et d'un tracteur et s'attelle à construire sa nouvelle maison sans attendre l'aide à la reconstruction des maisons précaires prévue par le PNDRA. Mais le spectacle est quelque peu navrant. Les habitations construites en pierres sèches du terroir sont remplacées par le hideux parpaing.  L'un de ses fils, sur le chemin de son père, cueillera des fruits sauvages pour les vendre. Avec l'argent de sa cueillette, il achètera une chevrette. Grâce à elle, et à raison de deux portées par an, il sera à son tour propriétaire d'un troupeau de 30 chèvres.  Othmane et sa progéniture ont pris leur destin en main, et leur richesse, ils ne la doivent à personne. Ils l'ont acquise à la sueur de leur front.          Aujourd'hui, ils ont relevé le défi. «Le rendement du blé est de 55 quintaux à l'ha. On peut atteindre la nappe hydrique à 45 m de profondeur. Malheureusement, nous n'avons pas de fonds pour investir. Si seulement nous avions de l'électricité, nous pourrions lancer les cultures sous serre, l'élevage de poulet, et notre région deviendra une véritable source d'emplois. Pour peu que l'Etat accomplisse son devoir, en apportant son aide, nous sommes capables d'arracher à ces terres, que vous voyez à perte de vue, des richesses inestimables en produits multiples qu'on pourrait même exporter».  Nous n'en doutons pas, car en 1975, Hadj Lakhdar grimpait jusqu'au sommet de la montagne Fozna pour labourer et récolter son blé.  Même si cette population a pratiquement, et depuis ces dernières décennies, tourné le dos au nomadisme des ancêtres qui partaient paître près de Constantine, il n'en demeure pas moins qu'elle reste accrochée à l'élevage. L'une des familles a conservé son troupeau composé de 80 chameaux. Cet élevage sédentaire a une finalité bouchère. Les propriétaires peuvent tirer, entre-temps, quelques 5 litres de lait par chamelle et par jour, ainsi que 4 kg de poils par animal. Le cuir est utilisé à des fins artisanales diverses. Néanmoins, le troupeau reste encore très sensible aux maladies infectieuses et aux parasites. Les poules pondeuses, les dindes, les oies constituent des ressources alimentaires et un complément de revenu appréciable pour ces paysans.  A Machta R'Mel, le soleil s'est couché depuis longtemps. Othmane et ses enfants, à l'instar des autres paysans, continuent à retourner et à irriguer la terre. L'obscurité n'a jamais été un obstacle pour ces modestes paysans.  Une réserve naturelle  en danger  Le bout de la sebkha qui longe le douar de Mechta R'mal, appelé Petit Chott, appartient à l'immense plan d'eau de Chott El Hodna. Sur ses parties maximales, il s'étend sur 77 km de long et 19 km de large, avec 80 000 ha inondables et variables, ceinturés par une quinzaine de communes. Ce bassin fermé draine les eaux de l'Atlas Saharien, au sud, et ceux de l'Atlas Tellien, au nord. Il est alimenté par 22 cours d'eau principaux, auxquels s'ajoutent des sources pérennes de six oueds. L'été, des croûtes de sel couvrent son étendue. La création de ce lac naturel est récente. Elle remonte à quelques milliers d'années seulement.  Située à cheval sur la wilaya de Batna et de M'Sila, le Chott fut classé, en 2001, zone humide d'importance internationale. Cette réserve de 362 000 ha sera bientôt dotée d'un plan de gestion. Elle est riche de quelque 120 espèces d'oiseaux, dont certaines rarissimes dans le monde. C'est le cas de l'outarde houbara. Les chasseurs des pays du Golf sont passés par là il y a 3 ans. Le prince Fahd Abdelâziz, qui a débarqué avec ses 25 Toyota «Station», fortement escorté, ne devait rester qu'une seule journée. Mais il fut contraint de prolonger son séjour, le temps de retrouver son faucon perdu. Il le récupérera mort. Un rapace local du même genre l'a mis ko par «jalousie».  L'houbara est aussi chassée par les riverains à l'aide de pièges qu'ils installent près des sources où elle a l'habitude de venir s'y abreuver. Pour sa protection, il est vital d'identifier ses espaces préférés pour la mettre à l'abri des activités agricoles qui peuvent être envahissantes, et sensibiliser la population. La sarcelle marbrée, aussi importante que l'houbara, a également le même statut aux yeux des ornithologues. Parmi d'autres espèces intéressantes et curieuses figurent la tadorne et la grue cendrée.  Le site abrite, pour ce qui est des mammifères, une vingtaine d'espèces. La plus prestigieuse est sans doute la gazelle de montagne, appelée aussi gazelle de Cuvier, qui semble revenir en force ces dernières années. Une espèce propre uniquement à l'Afrique du nord. Tout comme l'houbara, elle est inscrite sur la liste rouge de sauvegarde internationale. Celle-ci est quelque peu protégée par une légende de la région, maudissant celui qui ose lui faire du mal. Othmane le paysan et Makhlouf le chauffeur de taxi sont convaincus que la perte de leurs doigts par accident alors qu'ils voulaient tirer celle qu'on  appelle aussi la «m'rabta», est due à une malédiction.  Dans cette zone humide vivent également une dizaine de variétés de reptiles et une flore où évoluent 550 espèces. Certaines d'entre-elles sont propres à cette zone aride, mais qui présente plusieurs types de sols et de bioclimats.  A Mecht R'mal, les pratiques culturelles ne sont pas dénudées d'intérêt. Au milieu d'un cimetière, sur une plate-forme circulaire entourée de blocs, les habitants fêtent encore la zerda de Belkhdra. Un rituel ancestral où des bêtes sont sacrifiées. Les aïssaoua, dans le temps, venaient animer la cérémonie. Les bêtes sont ensuite acheminées au sommet nommé Goubaâ de la montagne Fozna, à quelque 754 m d'altitude. Visiteurs et pèlerins imploreront les saints pour exhausser leurs vœux, notamment celui de pouvoir procréer. Ce rituel se répète même à l'occasion de la fête de l'aïd. Des survivances de pratiques païennes datant de la nuit des temps.  Avec sa richesse, ce site peut constituer un important pôle touristique, valorisant de ce fait, la région.  Terrorisme  d'un nouveau genre  Si la salinisation, l'érosion éolienne et la désertification font vider nos campagnes, il se trouve qu'un «terrorisme» d'un autre genre est en train de faire son chemin. C'est celui de la marginalisation et de l'exclusion dont souffrent les habitants de ces coins perdus et dont les noms demeurent d'illustres inconnus.  Les balises métalliques jaunes signalant le gazoduc qui achemine les trésors de l'Algérie provenant de Hassi Messaoud transitent par le Petit Chott, avant d'arriver au port de Béjaïa. Les populations locales n'en ont pas eu la moindre miette depuis l'indépendance. Ils continuent de transporter leurs bouteilles de gaz en brouettes ou à dos d'âne.  Par ailleurs, l'attraction de la ville implique inexorablement la dévitalisation de l'espace rural et la désertion de sa population. En 1998, on a estimé, à ce titre, que le taux de cet exode doublera d'ici 2020. Ce phénomène rendra que plus complexe la gestion des villes.  On parle de scénario prospectif d'«aménagement de l'Algérie de 2020». Doit-on refuser de croire à «l'option hauts plateaux» qui en découle et qui vise le redéploiement de contingents importants de population du tell, principalement du littoral, vers les espaces intérieurs pour empêcher cette zone d'atteindre les 26 millions d'habitants dans une décennie, et plus ?  Malheureusement, ici, et souvent ailleurs, cette «reconstruction territoriale» n'en est même pas aux balbutiements de la «première étape stratégique du court terme qui s'étale de 2001 à 2005». Cette étape visait des actions de stabilisation des régions intérieures.  L'on se demande si ces projets de schémas régionaux d'aménagement du territoire dits de «Hauts plateaux - Est» ne concernent pas aussi ces riches régions oubliées de mechta ? Que peuvent bien penser ces paysans du Petit Chott quand nos ministres proposent «d'étendre le fonds spécial du sud, aux hauts plateaux en doublant la fiscalité pétrolière qui l'alimente annuellement» ?  Finalement, les Makhlouf, Tayeb, Othmane, Abdelmadjid et les autres, en manifestant et en bloquant le siège de leur Apc, et ce, après avoir frapper à toutes les portes, n'exprimaient-ils pas tout simplement leur refus de l'exode ? Ce ne sont pas des scientifiques, ni des aménagistes, mais, à leur manière, ils mènent le combat contre la désertification due au processus de la réduction du couvert végétal qui, inévitablement, mène à la dégradation puis la disparition totale du sol. Et pourtant cette menace qui touche aussi Mechta R'mal a été récemment quantifiée grâce à l'élaboration de la carte de sensibilité à la désertification réalisée par le centre national des techniques spatiales. 

Rachid Safou            

 

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